MÉTABOLE : racines et filiations
MÉTABOLE : RACINES ET FILIATIONS
par Xavier FLORIAN
co-fondateur et directeur de MÉTABOLE
Ce texte est un extrait remanié d'un mémoire présenté au CAFDES (1998)
En tant que service social, MÉTABOLE s'inscrit clairement dans le courant des structures d'accueil non traditionnelles et, en particulier, des établissements proposant un accueil urbain dit « éclaté ». Cette filiation est finalement assez naturelle dans la mesure où elle est le reflet de l'évolution générale du secteur, tant dans ses pratiques que dans sa législation qui évoque de plus en plus fréquemment les notions d'« individualisation » et de « personnalisation » des prises en charge et qui réaffirme chaque jour davantage la place centrale et les droits des usagers. De ce point de vue, l'hébergement individuel, l'accompagnement personnalisé et la contractualisation que nous proposons ne présentent pas un caractère particulièrement original. Il appert que c'est l'approche thérapeutique du projet qui présente le caractère le plus novateur et qui, en tout état de cause, suscite les plus vives réactions, qu'elles soient positives ou négatives. Nous allons donc nous pencher ici sur les racines et les filiations auxquelles se rattache la dimension thérapeutique du projet.
Lorsque nous avons élaboré le dispositif d’aide qui a abouti à la création de MÉTABOLE, nous avons entrepris une démarche résolument pragmatique, débarrassée, autant que faire se peut, d'un certain nombre d'a priori idéologiques ou techniques, en particulier sur le plan de l'offre de soin psychothérapique. Nos constats et nos analyses préalables nous avaient en effet conduit à considéré ce point comme crucial dans la problématiques des jeunes auquels nous nous adressions. Cela nous a conduits à envisager qu’un même professionnel puisse intervenir à la fois dans le champ psychique et dans le champ du réel du sujet qu’il accompagne en effectuant un travail tant psychothérapique que socio-éducatif. Nous avons nommé cette double intervention « accompagnement psychosocial » et c'est dans cette acception que nous utiliserons cette appellation. Celui qui effectue cet accompagnement sera désigné par le terme d'« accompagnateur psychosocial ».
Cependant, nous avons vite réalisé qu'une telle option contredisait les principes et les pratiques les plus largement répandus aujourd’hui qui affirment, entre autres, que le psychothérapeute ne peut, ni ne doit intervenir dans le champ du réel de son patient s’il veut effectivement l’aider à opérer un travail sur la scène psychique. Mais que faire d'un tel principe lorsqu'il apparaît inopportun, voire invalidant ne serait-ce que pour mettre en œuvre une relation avec la personne en difficulté ? Ne peut-on envisager de remettre en question ces principes et ces pratiques si cela doit permettre de toucher une population jusqu'ici inaccessible à toute forme de psychothérapie, voire même à toute forme d'aide ?
Nous devons les réponses que nous avons apportées à ces questions et les choix que nous avons opérés à nos propres parcours professionnels, mais aussi aux influences que nous avons subies. Ce sont ces expériences que d'autres ont conduites, ces avis que d'autres ont émis, ces conceptions que d'autres ont défendues et qui tous constituent indéniablement les racines de MÉTABOLE que nous allons évoquer ici. Il ne s'agit donc nullement d'un travail exhaustif et il est plus que probable que d'autres travaux et d'autres pratiques appartiennent à la même filiation. Ainsi, bien que nous ne nous ne les ayons pas étudiés, nous savons que les travaux de Winnicott vont dans la même direction.
1/ La psychanalyse
Le champ théorique et pratique ouvert par Sigmund FREUD au début du siècle regroupe aujourd'hui sous la même appellation une multitude de courants, d'écoles et de pratiques parfois très éloignés les uns des autres. Pourtant tous se réclament d'une même pensée fondatrice qui reconnaît la primauté de l'inconscient dans l'organisation psychique et s'est donné pour tâche d'en faire accéder la partie pathogénique à la conscience. Par l'emploi du terme « psychanalyse », nous entendons désigner ce mode de pensée et les différents concepts qui s'y réfèrent.
1.1/ Psychothérapie et neutralité
L'une des principales questions à laquelle nous avons à répondre consiste à savoir si un accompagnement psychosocial peut être qualifié de « psychothérapique ». L'argument majeur qui est avancé pour soutenir que ce n'est pas le cas porte sur le fait que celui qui partage des moments de réalité ne peut respecter l'indispensable neutralité sans laquelle il ne saurait prétendre être psychothérapeute et faire acte de psychothérapie.
Penchons nous donc sur la définition de ce terme : « Au sens large, toute méthode de traitement des désordres psychiques ou corporels utilisant des moyens psychologiques et, d’une manière plus précise, la relation du thérapeute et du malade : l’hypnose, la suggestion, la rééducation psychologique, la persuasion, etc. ; en ce sens, la psychanalyse est une forme de psychothérapie » [Note 1]. Rien ici ne vient contredire formellement la visée d'un accompagnement psychosocial qui, en faisant usage d’activités de médiation qui se situent dans le champ social, aurait pour objectif de permettre au thérapeute d'aider le patient à accéder à la scène psychique afin d'aborder et de résoudre les conflits qui s’y déroulent.
Voyons maintenant ce qu'il en est de la « neutralité » du psychothérapeute dont voici une définition : « Une des qualités définissant l’attitude de l’analyste dans la cure. L’analyste doit être neutre quant aux valeurs religieuses, morales et sociales, c’est à dire ne pas diriger la cure en fonction d’un idéal quelconque et s’abstenir de tout conseil ; neutre en regard des manifestations transférentielles, ce qu’on exprime habituellement par la formule « ne pas pénétrer dans le jeu du patient » ; neutre enfin quant au discours de l’analysé, c’est-à-dire ne pas privilégier a priori, en fonction de préjugés théoriques, tel fragment ou tel type de signification » [Note 2]. On notera tout d'abord que le point qui semble le plus antinomique avec l’accompagnement psychosocial est celui portant sur l’abstention de conseil. Pour le reste, il n’y a nulle contradiction avec nos intentions. Mais la question de la neutralité apparaît plus complexe. En effet, les auteurs apportent à son sujet les précisions suivantes : d'une part que « l’exigence de neutralité est strictement relative à la cure » [Note 3], ce que l'accompagnement psychosocial n'a jamais prétendu être. D’autre part, que « (...) même les psychanalystes les plus classiques peuvent être amenés dans des cas particuliers (notamment dans l’angoisse des enfants, les psychoses, certaines perversions) à ne pas considérer comme souhaitable ou possible une neutralité absolue » [Note 4] ; or précisément nous sommes là au contact de sujets qui exigent que l'on abandonne les cadres convenus dont l'expérience nous a et leur a montré qu'ils étaient inopérants.
1.2/ Les ouvertures proposées par Sigmund FREUD
Quelle que soit la multiplicité des courants qui constituent aujourd'hui la psychanalyse, c'est paradoxalement chez son fondateur qu'on a trouvé les propos qui nous ont le plus encouragés et confortés dans notre tentative de décloisonnement et d'expérimentation de voies inhabituelles. Cette dynamique d'ouverture qu'il entendait donner à la psychanalyse est sans doute résumée dans cette affirmation : « il existe beaucoup de façons et de moyens de pratiquer la psychothérapie et tous ceux qui aboutissent à la guérison sont bons » [Note 5], ce qui le conduit, en toute logique, à conclure : « nous sommes toujours disposés à admettre les imperfections de nos vues, à y intégrer de nouvelles notions et à modifier notre technique afin de la perfectionner » [Note 6].
Il se trouve que FREUD a également abordé la question des évolutions que la technique psychanalytique serait sans doute amenée à connaître. Ainsi, c'est le cas lorsqu'il évoque le fait que son usage va très probablement se démocratiser au point d'être pris en charge par l'État, au même titre que l'aide médicale : « Nous nous verrons alors obligés d’adapter notre technique à ces conditions nouvelles. (...) Nous devrons donner à nos doctrines théoriques la forme la plus simple et la plus accessible. (...) Peut-être nous arrivera-t-il souvent de n’intervenir utilement qu’en associant au secours psychique une aide matérielle. (...) Tout porte aussi à croire que (...) nous serons obligés de mêler à l’or pur de l’analyse une quantité considérable du plomb de la suggestion directe » [Note 7] .
C'est encore le cas lorsque, à défaut d'avoir véritablement abordé cette question, il donne un certain nombre d'indications à propos de l’usage de la psychanalyse auprès de jeunes en difficulté : « Il y a une grande différence entre un enfant, même un enfant dévoyé et asocial, et un névrotique adulte, comme il y a loin d'une ré-éducation à l'éducation d'un être encore en pleine croissance. Le traitement psychanalytique repose sur des conditions très précises (...) ; il exige la formation de structures psychologiques déterminées, une attitude particulière à l'égard de l'analyste. Là où elles n'existent pas - chez l'enfant, chez l'adolescent asocial, en règle générale aussi chez le délinquant dominé par ses pulsions - il faut avoir recours à d'autre moyens que l'analyse, quitte à retrouver le même objectif » [Note 8].
Nous n'entrerons pas ici dans une définition des principaux concepts de cette approche psychothérapique, encore relativement peu développée en France, mais très répandue dans le reste de l'Europe occidentale, aux États-Unis et au Canada. En revanche, nous évoquerons les éléments qui la caractérisent et qui ont influencé et continuent d'influencer nos choix.
La Gestalt-thérapie appartient au courant des thérapies dites « humanistes » qui s'est développé aux États-Unis à partir des années 60 dans le cadre de ce que l'on nomme la « contre-culture » [Note 9]. La Gestalt-théorie [Note 10], la psychanalyse, l'existentialisme, les philosophies orientales et divers courants thérapeutiques ont fourni à ses fondateurs [Note 11] des éléments significatifs qui les ont conduit à concevoir cette approche dans l'immédiat après-guerre.
Pour eux, « le tout est autre chose que la somme des parties ». Il convient donc d’appréhender l’être dans sa globalité et de ne surtout pas en morceler l’approche au risque de passer à côté de l’essentiel, à savoir ce qui le fonde comme sujet. Ainsi, le gestalt-thérapeute va tenter de mobiliser les ressources du patient de manière à lui permettre de conscientiser toutes ses contradictions et de les réduire lui-même. Il s'appuie pour cela sur l'expérience relationnelle immédiate, sur l'échange et le contact qui se produisent « ici et maintenant », en ne négligeant aucune dimension de l’être : psychologique, affective, sociale, relationnelle, corporelle, etc.
C'est bien entendu cette approche « holistique » [Note 12] qui constitue la principale influence de la Gestalt-thérapie sur nos conceptions.
3/ Le courant antipsychiatrique
Ce que questionne le courant antipsychiatrique né en Grande-Bretagne dans les années 60 concerne tout autant les conceptions théoriques et médicales de la folie que ses moyens de traitement. Ses principaux animateurs définissent ainsi les objectifs qu'ils poursuivent [Note 13] : « Délivrer la maladie mentale, en particulier la schizophrénie [au sens extensif des Anglo-saxons], de toutes les descriptions ; entreprendre de rechercher les causes des maladies mentales, les moyens de les détecter, de les prévenir, de les traiter ; organiser des lieux d’accueil pour les personnes souffrant ou ayant souffert de maladie mentale ». Et d’ajouter : « Nous visons à changer la façon dont les faits de la santé mentale et de la maladie mentale sont considérés ; c’est une invitation à changer de modèle (...) ce qui est en cause ce n’est pas la maladie d’une seule personne mais c’est un processus social ».
Les expériences de ce type qui ont été conduites dans plusieurs pays - et en particulier en Italie, en Argentine et aux États-Unis - se caractérisent par un décloisonnement radical des pratiques et des fonctions d’une part, et par une pratique fortement incluse dans la cité, d’autre part.
4/ L'expérience de la Sablière
Lorsqu'il créé La Sablière en 1973, Jean-Pierre CHARTIER part du même constat que celui qui a présidé à la création de MÉTABOLE : échecs itératifs des prises en charge et travail psychothérapique apparemment impossible alors que chacun s’accorde à considérer que la résolution de la problématique de ces sujets passe inévitablement par un travail sur la scène psychique.
Prenant acte de « la non-pertinence de la psychanalyse sous sa forme orthodoxe avec les personnalités abandonniques et psychopathiques » [Note 14], il conclut à la nécessité de « dépasser les blocages culturels (individualisme de « la société libérale avancée »), sociologiques (statuts et rôles professionnels cloisonnés) et psychologiques (désir d’omnipotence) qui entravent le fonctionnement ordinaire des équipes se disant pluridisciplinaires ». [Note 15]
Avec son équipe, il invente un modèle « transdisciplinaire » [Note 16] où « les « psys » ne se réfugient ni dans leur bureau, ni dans la pratique de la supervision d’équipe » [Note 17], mais où les membres de l’équipe « peuvent tous ensemble et de manière concertée se permettre de sortir du cadre habituel de leur exercice professionnel ; sans renier leur spécificité, la transdisciplinarité leur procure alors une plus-value d’efficacité » [Note 18]. C'est ainsi que l'analyste emmène son espace thérapeutique avec lui et utilise un « faire avec » identique à celui de l'éducateur de façon à utiliser ces moments de la vie quotidienne comme des activités de médiation.
Pour autant, Jean-Pierre CHARTIER ne remet pas en question le clivage éducatif/thérapeutique car, à son avis, « le psychothérapeute référent se doit d’éviter, autant que faire se peut, de répondre dans la réalité et dans l’actualité aux problèmes posés par son client s’il veut garder la possibilité d’analyser la dynamique inconsciente de celui-ci ». On aura noté qu’il ne s’agit pas d’une règle absolue et l’on est en droit de se demander si cet argument technique constitue la véritable raison lorsque plus loin il précise : « Rappelons qu’exiger d’un analyste qu’il quitte sa neutralité bienveillante, qu’il accepte de se départir de sa théorie ou de son exercice habituel, c’est lui demander de renoncer à son identité d’analyste ». Nous voici donc ramenés aux « blocages culturels, sociologiques et psychologiques » pourtant dénoncés avec force quelques pages plus haut. De ce point de vue, s'il élargit sensiblement le champ d’intervention du thérapeute, Jean-Pierre CHARTIER s’inscrit cependant dans cette conception cloisonnée que j'ai évoquée. Et, comme s’il voulait s'excuser auprès de son lecteur de cette option, il avoue : « N’est pas Aichhorn qui veut ! » [Note 19] .
Quoi qu’il en soit, il retient qu'« au contact du psychopathe, c’est une véritable révolution qu’a vécue notre service, à savoir : le mort de nos certitudes théoriques initiales, la possibilité d’intégrer dans notre pratique ce que nos spécialités avaient occulté, en particulier l’économique et le social chez les psychanalystes, la dimension de l’inconscient et la dynamique transfert, contre-transfert chez les travailleurs sociaux ». [Note 20]
Notes
Note 1 • Jean LAPLANCHE et Jean-Bernard PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1967, p. 359. [retour au texte]
Note 2 • ibid, page 266. [retour au texte]
Note 3 • ibid, page 267. [retour au texte]
Note 4 • ibid. [retour au texte]
Note 5 • Sigmund FREUD, La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1985, page 12. [retour au texte]
Note 6 • ibid, page 131. [retour au texte]
Note 7 • ibid, page 141. [retour au texte]
Note 8 • Sigmund FREUD, préface du livre d'August AICHHORN, Jeunesse à l'abandon, Toulouse, Privat, 1973, page 10. [retour au texte]
Note 9 • Le phénomène de la contre-culture est né au États-Unis dans les années 60 et recouvre l’ensemble des mouvements de marginalisation ou de contestation que se sont formés et se forment encore face aux exigences des modes d'organisations des société industrielles capitalistes. [retour au texte]
Note 10 • Théorie de la perception née en Allemagne au début du siècle. [retour au texte]
Note 11 • Frederick PERLS, Ralph E. HEFFERLINE et Paul GOODMAN. [retour au texte]
Note 12 • du grec holos : « entier ». [retour au texte]
Note 13 • Rapport 1969 de la Philadelphia Association, fondée par les docteur R.D. LAING, D. COOPER et A. ESTERSON in Encyclopédia Universalis, CD-ROM version 3, 19-197 a. [retour au texte]
Note 14 • Jean-Pierre CHARTIER, Les adolescents difficiles. Psychanalyse et éducation spécialisée, Paris, Dunod, 1997, pages 209. [retour au texte]
Note 15 • ibid, page 210. [retour au texte]
Note 16 • “(...) car les soignants, les éducateurs, les enseignants (...) peuvent alors transcender leur formation et leur pratique.”, ibid, page 218. [retour au texte]
Note 17 • ibid. [retour au texte]
Note 18 • ibid. [retour au texte]
Note 19 • ibid, page 222. [retour au texte]
Note 20 • ibid, page 220. [retour au texte]



