Get Adobe Flash player

Réseaux informels et réseaux formels, l'expérience du DAP Métabole 75

RÉSEAUX INFORMELS & RÉSEAUX FORMELS

L’expérience du Dispositif d'Accompagnement Psychosocial « MÉTABOLE »

par Xavier FLORIAN
Co-fondateur et directeur de MÉTABOLE

Intervention réalisée dans le cadre du colloque « Sanitaire-Social, des filières aux réseaux »
organisé les 24 & 25 mars 1999 par Buc Ressources

—oOo—

MÉTABOLE, du Grec metabole : « changement »
et plus précisement, meta : « au delà » et bole : « projeter »

I/ PRÉSENTATION DU PROJET

La création du service d’aide psychosociale « MÉTABOLE » repose sur un constat tiré de notre pratique : celui qu’une part non négligeable des adolescents et jeunes majeurs (16-21 ans) pris en charge par les services de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) ne trouvent pas leur place au sein des établissements et des services susceptibles de les accueillir. Une analyse plus poussée nous a amené à constater que ces jeunes présentaient pour la plupart d’entre eux un ensemble de difficultés communes :

  • difficultés d’insertion sociale avec des comportement marqués par la violence et le rejet,
  • difficultés d’insertion professionnelle avec des conduites d’échec à répétition,
  • problématiques psychologiques, voire psychopathologiques souvent difficiles et la plupart du temps liées à des histoires de vie traumatiques.

Il nous a semblé sur cette base que nous pouvions trouver au moins trois raisons majeures susceptibles d’expliquer que ces jeunes demeurent, au fil des placements successifs, en marge des dispositifs d’aide :

  • leur rejet de tout ce qui fait institution à leurs yeux,
  • leur refus des modes d’hébergement collectif, quelque soit la taille de ce collectif,
  • leur impossibilté à se saisir et à s’adapter aux modalités et aux offres de soins psychologiques qui leur sont faites alors qu’ils en ont manifestement besoin dans la plupart des cas, d’une part et qu’ils sont nombreux à nommer leur souffrance, voire à exprimer une demande d’aide, même si elle demeure souvent mal définie ou mal formulée maladroitement, d’autre part.

C’est sur ce constat que nous avons élaboré une réponse spécifique adaptée à la situation et aux besoins de ces usagers. Cette réponse se caratérise en particulier par :

  • une mise en situation d’autonomie au sein même du tissu social avec :
    . hébergement individuel non spécialisé (hôtel, résidence hôtelière, FJT ou studio),
    . versement d’une allocation mensuelle laissée à leur libre gestion (maxi 2 500 F),
    . remboursement de 50% d’un coupon de carte orange.

  • un soutien psychologique et une aide socio-éducative articulés sous la forme d’un accompagnement particulièrement dynamique et de proximité et conduit par un « accompagnateur psychosocial ». Cet accompagnement est assuré par un intervenant qui a une formation et une expérience de psychothérapeute et, la plupart du temps, de psychologue.

Ce dernier point constitue le coeur du dispositif et repose sur l'idée apparemment simple que si certains jeunes qui en ont pourtant le plus grand besoin ne parviennent pas à aller vers la psychothérapie, il faut que ce soit la psychothérapie qui aille vers eux.

De là est née la proposition d’une approche à la fois dynamique et unifiante du sujet à un âge où il la sollicite explicitement et que nous nommons « accompagnement psychosocial personnalisé », formulation qui évoque à la fois la proximité et la mobilité et qui désigne l'étendue de l'aide proposée.

Finalement, nous pourrions résumer notre intention de la façon suivante : nous avons le projet de délivrer du soin psychique à des sujets qui, parce qu’ils n’en formulent pas la demande, voire ne sont pas en mesure de la concevoir, nous conduisent à user d’une technique particulière pour y parvenir.

Dans cette optique, les accompagnateurs psychosociaux vont se saisir avec l'usager des problèmes, des questions, des situations auxquels les adolescents sont confrontés dans la réalité de leur vie pour les aider à les aborder et à y trouver une réponse d'une part, mais aussi, et surtout, pour les utiliser comme supports de médiation pour parvenir à engager un travail psychique. Afin d'éviter toute confusion, il est fondamental que le psychothérapeute qui réalise un accompagnement psychosocial ne perde pas de vue que son objectif n’est pas de réaliser telle démarche ou tel accompagnement, mais d’utiliser cette démarche ou cet accompagnement et le partage qu’il fera avec le jeune de cette réalisation pour conduire progressivement ce dernier à un travail à caractère psychothérapique.

Il apparaît clairement que c’est ce point précis qui constitue l’aspect le plus novateur mais aussi le plus contesté de notre dispositif. En proposant au psychothérapeute d’effectuer un « accompagnement psychosocial personnalisé », c’est-à-dire un soutien psychologique et une aide socio-éducative, nous nous démarquons résolument de l’organisation habituelle sous forme d’« équipes pluridisciplinaires ».

Ce mode d’approche présente l'avantage d'offrir un plateau technique complet et le croisement des regards de professionnels aux approches complémentaires. Il présente également des limites aujourd’hui bien repérées. La plus connue réside dans la difficulté à coordonner l'action de chacun de ces professionnels dans une pratique cohérente et harmonieuse pour l'usager. Mais notre expérience nous a également conduit à repérer que ces cloisonnements figent les pratiques et limite les initiatives en dehors des formes convenues. Ainsi, sur le plan psychothérapique, cela peut conduire à priver de soin l’usager qui n’est pas en mesure de s’adapter à la forme de travail qui lui est proposée, ce qui est le cas des adolescents auquels nous nous adressons.

En revanche, en décloisonnant les pratiques et en confiant à un seul professionnel le soin de conduire un travail à la fois sur la scène psychique et dans la réalité de la vie sociale de l'usager, on se trouve confronté à un risque de confusion des fonctions éducative et thérapeutique. Cette confusion serait avérée si nous demandions à nos psychothérapeutes d’être des éducateurs. Ce n'est pas le cas : nous leur demandons d’être des psychothérapeutes et de faire un accompagnement psychosocial. Nous pensons que l’accompagnement psychosocial est une démarche psychothérapique, certes particulière, et donc, qu'elle contient et remplit la fonction de soin propre à toute thérapeutique. C’est pour cette raison que nous estimons que la fonction d’accompagnateur psychosocial est parfaitement compatible avec le statut de psychothérapeute. C’est également pour cette raison que nous avons confié cette fonction à des psychothérapeutes et non pas à des éducateurs qui ne sont pas formés pour cela.

Quoi qu'il en soit, le partage de moments de réalité de la vie concrète de l'usager et leur utilisation à des fins thérapeutiques entretient par nature ce risque de confusion. C'est pourquoi, pour conduire son action, l'accompagnateur psychosocial doit être un professionnel expérimenté, parfaitement au clair avec son statut, et plus largement avec son identité professionnelle, de façon à être en mesure de réfléchir sereinement à sa pratique.

On l’aura compris, l’espace de travail que propose l’accompagnateur psychosocial est un élément essentiel du projet. Il s’agit donc de tout mettre en oeuvre pour s’assurer que l’expression du sujet et plus particulièrement sa parole y est préservée, protégée et privilégiée. Cet espace - et tout le dispositif avec lui - est donc organisé dans ce but. Ainsi, l’accompagnateur psychosocial est déchargé de tous les aspects décisionnels, de même qu’il n’est en aucun cas porteur de la loi et de la sanction au nom de l’institution. Ces dimensions sont réservées à d’autres intervenants et, en particulier, le coordinateur de la prise en charge. Ainsi, par exemple, il ne revient pas à l'accompagnateur psychosocial de faire respecter son contrat à l’usager, mais de l’inviter à réfléchir au sens et aux raisons qui peuvent le conduire à ne pas respecter des engagements qu’il a lui même pris. Par contre, cela ne signifie aucunement qu'il n’est porteur d’aucune loi, d’aucune opinion, d’aucun désir, d’aucune offre. Car, on l’aura compris, il est fondamental que l’accompagnateur psychosocial soit un appui expressif de la vie !

Pour protéger au mieux l’espace de travail des accompagnateurs psychosociaux, nous avons également été amenés à réfléchir, entre autres, à leur statut et à opter pour celui de travailleur indépendant. Comme nous allons maintenant le voir, cette particularité produit effectivement des effets pédagogiques :

  • L’accompagnateur psychosocial est situé concrètement hors des murs de l’institution. Il faut sortir pour le rencontrer, quitter sa chambre ou son studio. Cette démarche est en elle-même une invitation à se dégager de la passivité qui concerne nombre de jeunes qui nous sont confiés.

  • La plupart de ces jeunes, lorsqu’ils ont déjà rencontré un thérapeute, l’ont fait dans les murs de l’institution. Dans une pièce certes parfois réservée à ces entretiens, mais presque toujours à l’intérieur de l’endroit même où se vivent et/ou s’administrent les problèmes à surmonter. Le cabinet privé apparaît là dans une position tierce, terrain neutre, favorisant la prise de parole et de distance avec les événements.

  • Ce lieu de rendez-vous qu’est le cabinet privé n’est pas spécifiquement réservé aux cas sociaux auxquels ces jeunes se sentent souvent identifiés. Il concerne tous ceux qui souhaitent se questionner sur leurs difficultés personnelles, tous milieux sociaux confondus. Ce n’est pas non plus un lieu identifié à la maladie mentale, à la folie, comme peuvent l'être des lieux de soins tel le service hospitalier, le Centre Médico-Psychologique ou le cabinet du psychiatre.

  • Travailleur indépendant étroitement associé au projet, l’accompagnateur est à la fois au dedans et au-dehors de l’institution. Cette place singulière n’est pas sans rapport avec sa fonction d’accompagnateur psychosocial qui tend à réunir les deux dimensions de la personne : l’intime et le social.

  • Enfin, l’accompagnateur psychosocial et le jeune se choisissent mutuellement, comme en clientèle privée. Cette particularité centrale du dispositif est réalisable grâce au statut de travailleur indépendant des accompagnateurs. Elle invite le jeune dès son entrée à MÉTABOLE (et même avant) à poser un acte en tant que sujet. Elle marque notre volonté de lui manifester que nous privilégierons par tous les moyens sa parole et son expression. Elle favorise l’alliance avec l’accompagnateur.

Cette proposition a été acceptée à l’époque et demeure soutenue par le département de Paris (DASES) qui a autorisé le fonctionnement du service à titre expérimental en 1994.

Aujourd’hui nous assurons l’accueil et l’accompagnement de 100 usagers issus de la plupart des départements d’Ile-de-France et de quelques départements de province.

2/ UNE LOGIQUE DE RÉSEAU AU CŒUR DU SERVICE DU PROJET


On l’aura compris, l’approche singulière de MÉTABOLE consiste à entendre les difficultés plurielles que connaissent ces usagers comme l’expression de sujets qui ont trouvé - ou pensent avoir trouvé - par là le seul moyen d'exister, de rester vivants. Cela nous a conduit à reconsidérer radicalement le dispositif d'aide qu'il convient de leur proposer. En effet, il ne s'agit plus de confier à différents professionnels la résolution de problèmes relevant de leur qualification respective, mais de favoriser une relation ouverte, non contrainte bien que résolument ancrée dans la réalité de la vie et de la société et qui aura pour objectif de contribuer à la mise en problème du sujet par lui-même.

Pour cela, nous avons volontairement privilégié une logique de réseau à tous les niveaux du fonctionnement institutionnel. Ainsi, il s'impose immédiatement que l'organisation même de la structure et du projet renvoie à des représentations où domine l'absence de murs contenants. Le cadre n'est pas représentable de l'extérieur, on ne saurait le dessiner. S'il y avait à imager ce dispositif, nous serions plutôt tentés par le tracé de lignes allant d'un endroit à un autre, représentant un réseau de partenaires et de relations.

 

Schéma 1
Organisation interne


alt

 

Pour les usagers, les bureaux constituent la seule référence géographique commune de leur prise en charge, l'endroit où tous passent régulièrement, se croisent discrètement ou bien font connaissance. A un tout autre niveau, chaque hôtel (où le nombre d’usagers de MÉTABOLE est volontairement limité) apparaît comme un lieu où ceux qui y demeurent créent des liens entre eux, comme si le fait « d’être à MÉTABOLE » facilitait la rencontre. En revanche, pour ce que nous en savons, le fait d’être suivi par un même accampagnateur psychosocial ne semble pas participer à l’établissement d’une relation privilégiée entre usagers. Il semble que sur ce point, la discrétion soit de mise.

Cette organisation fondée sur la mise au travail de partenaires aux interventions complémentaires se retrouve aussi dans le fonctionnement « à l’externe » du service. En effet, son projet situe MÉTABOLE à la croisée des pôles d'insertion : insertion par l'emploi, par le logement, par la régularisation de situations administratives et, bien entendu, par l'épanouissement personnel. Pour autant, nous n'avons nullement la prétention d'être spécialisés dans chacun de ces domaines. C’est pourquoi nous nous refusons de céder à la tentation de faire nous mêmes ce que d'autres font certainement mieux que nous et depuis longtemps. Notre option est, à contrario, de développer des partenariats locaux dans une dynamique de réseau. Car faire appel à eux participe de notre projet en favorisant l'inscription de l'usager dans le tissu social, en l'amenant à développer pour lui-même un réseau de personnes et de lieux ressources. Sur le plan de notre fonctionnement, ce sont les coordinateurs qui ont pour fonction de participer au maillage de ces partenariats. Ainsi, par la connaissance qu'ils ont des équipements existants, ils orientent les usagers dans leurs recherches et sont pour les accompagnateurs psychosociaux de véritables personnes ressources.

 

Schéma 2
Organisation « à l'externe »

alt

 

De cette façon, l’usager est invité - par le fontionnement même du service - à tisser des relations au sein de chaque lieu, obligé pour cela à des déplacements d'un lieu vers un autre. Se transportant à pied, en bus ou en métro, il est à tout le moins mobilisé à ce niveau. Cette première mobilisation de sa personne physique nous paraît tout à fait essentielle, particulièrement pour ceux qui présentent une grande apathie à l'image de leur désinvestissement généralisé. Il y a là plus qu'un couloir à traverser ou une porte à franchir pour se rencontrer. C'est tout un trajet à faire, avec des repérages spatiaux et temporels à mettre en place. Le temps du trajet est aussi un temps durant lequel il n'ignore pas où il se rend ni d'où il part. Quels que soient les affects qui colorent ce trajet réel, la torpeur psychique si fréquente fait place à la mobilisation fut-elle minime. En miroir, mais certes pas en proportion, ces déplacements topographiques extérieurs pourraient participer à une remise en circulation de la vie interne et donc être le premier pas d'un processus d'où le sujet pourrait émerger.

Pour ces adolescents, le lien entre les situations qu'ils vivent, leur ressenti, leurs incapacités ou difficultés intellectuelles, leur présent et leur histoire propre n'est pas établi. Le processus structurant de liaison est peu ou pas à l'oeuvre psychiquement et demande à être stimulé beaucoup plus qu'on a coutume de rencontrer dans la pratique psychothérapique courante. Pour parler de deux extrêmes, ces jeunes sont soit dans l'immobilité physique, calfeutrés dans leur chambre d'hôtel, indolence adolescente poussée à l'extrême, anxiété phobique ou désintérêt vis-à-vis du monde extérieur, soit dans l'errance, n'occupant et n'investissant leur chambre que pour y dormir, quand c'est le cas, en ballade le reste du temps, le monde extérieur semblant alors être un vaste champ de vaine exploration. Dans les deux cas, les rendez-vous contractualisés ou prévus (avec l’accompagnateur psychosocial, mais aussi avec le coordinateur ou avec d’autres partenaires), fixes en temps et en lieu, les amènent progressivement à s'arrimer psychiquement, sur « l'autre scène » comme la nomme Octave Mannoni.

Toute personne s'engageant dans un processus thérapeutique doit se déplacer pour se rendre à ses rendez-vous où elle n'est pas sans savoir qu'elle va à la rencontre d'elle-même. Ce rendez-vous avec l'autre, qui est un rendez-vous avec soi, à le même sens pour ces usagers. Ils sont reçus dans le cabinet privé de leur accompagnateur psychosocial, et non dans l'enceinte d'une institution soignante, ce qui dédramatise la démarche et valorise leur moi.

Ainsi, une logique et une dynamique de réseau traversent l’institution tant sur le plan interne qu’externe et participent du projet thérapeutique tout en concourant à sa réalisation.