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Quelques considérations pour l'an nouveau

QUELQUES CONSIDÉRATIONS POUR L'AN NOUVEAU

 

par Xavier FLORIAN

Co-fondateur et directeur de MÉTABOLE

Communication interne à l'intention des salariés et des accompagnateurs psychosociaux de Métabole

• Décembre 1999 •

 

Nous vivons aujourd’hui un moment important dans l’histoire de MÉTABOLE : celui du passage de la phase de croissance aujourd’hui achevée, à celle de la stabilisation et de la pérénisation. Cela suppose que nous poursuivions en l’accentuant l’inscription et la reconnaissance de la réponse spécifique que nous proposons depuis plus de cinq ans maintenant. Ce passage est complexe car il s’agit de deux phases, de deux époques de la vie de l’institution qui sont fondamentalement différentes, tant sur le plan des objectifs que des moyens ou de la temporalité. C’est pourquoi nous nous devons de mettre en oeuvre et de conduire une dynamique de changement institutionnel qui doit permettre la réalisation de cette mutation tout en adaptant le service aux contraintes tant externes qu’internes auxquelles il est soumis.
Ce mouvement a débuté il y a bientôt un an, mais nous comptons bien l’amplifier dans les mois à venir ; il constitue en effet pour nous une priorité. A la veille d’une nouvelle année, cela nous conduit à souhaiter prendre un certain nombre de décisions qui participeront à la réalisation de cette mutation. Comme toujours, ces décisions feront l’objet de débats dont certains ont déja été engagés. Dans cette perspective, nous allons organiser une journée institutionnelle dès le début du mois de janvier. Vous recevrez très rapidement un courrier dans ce sens. D’ici là, j’ai souhaité vous livrer ces quelques réflexions en guise d’introduction.

1/ DE L'USAGER EN TANT QUE SUJET


Le concept de sujet est toujours difficile à définir. Je ne me risquerai donc pas à le faire. Pourtant, si l’on veut s’entendre, il me parait nécessaire de préciser qu'il ne s'agit ni du sujet de la connaissance, le Cogito Cartésien, maître et possesseur de lui même et de la nature, ni non plus du sujet Kantien, transcendantal et abstrait, repoussé hors du champ de l'expérience, mais bien du sujet divisé et complexe de la psychanalyse et qui a pour projet d'advenir[Note 1].
Alors, si le sujet est ce qui manque à chacun de nous, ce qui n'est jamais totalement réalisé, ce que nous n'avons jamais suffisamment fini de devenir, il apparaissait particulièrement urgent d'avoir pour projet de mettre au travail une dynamique du sujet chez ces adolescents dont les comportements, marqués du sceau du rejet, caractérisent leur seul mode d'être au monde.
En effet, les difficultés plurielles que connaissent les usagers de l'ASE dont la situation nous préoccupe peuvent être entendues comme l'accumulation d'empêchements à vivre, à être, appelant chacun un traitement particulier et, par voie de conséquence, pluridisciplinaire. C'est incontestablement cette approche qui domine le secteur social aujourd'hui. Mais elles peuvent être aussi entendues comme le mode de présence au monde de sujets qui ont trouvé - ou pensent avoir trouvé - par là le seul moyen d'exister, de rester vivants.
Cette dernière approche conduit à reconsidérer radicalement le dispositif d'aide qu'il convient de leur proposer. En effet, il ne s'agit plus de confier à différents professionnels la résolution de problèmes relevant de leur qualification respective, avec d’inévitables effets de cloisonnement, mais de favoriser une relation ouverte, non contrainte, mais résolument ancrée dans la réalité de la vie et qui a pour objectif de contribuer à la mise en problème du sujet par lui-même. C’est dans cette perspective que le dispositif proposé par MÉTABOLE a été élaboré.
L’intervention du coordinateur et de l’accompagnateur psychosocial constitue la clef de voûte du dispositif institutionnel qui prend une forme triangulaire et, de fait, « triangularise » les relations entre l’usager et ses deux partenaires. S'impose alors d'emblée à la pensée le concept psychanalytique de triangulation oedipienne. Ce choix est guidé par la population même qui nous occupe, jeunes en rupture, précoce ou non, de leur milieu familial d'origine. Tous ont connu et connaissent encore le rejet de leur(s) parent(s). Ce rejet est manifeste à des degrés variables. Entre celui ou celle qui n'a jamais connu son père ou sa mère et celui qui le (la ou les) voit chaque semaine ; entre celui ou celle qui a été violenté, roué de coups dès les premiers temps de sa vie et celui dont la maltraitance et la carence affective ont été plus « subtiles » ou plus tardives : dans tous les cas, ce qui retient notre attention à cette étape de notre réflexion est le vécu de violence de l'enfant, que celle-ci ait été caractérisée au plus haut point ou qu'elle ait existé « en creux », qu'elle se soit manifestée précocement ou non. C'est bien cette maltraitance qui fut à l'origine de la mesure de protection par l'ASE donc du placement. Quel que soit le tableau clinique et la structure de personnalité que présentent ces jeunes à leur arrivée, la prise en compte immédiate de la violence dont ils ont été l'objet est au coeur de notre préoccupation comme elle est directement au centre de ce qu'ils nous donnent à voir et à entendre. Cette disposition atteste que notre approche est toute entière dédiée au sujet.

2/ DU PROJET AU DISPOSITIF


Je soutiens que cette approche traverse tout, y compris l'institution. Ainsi, l'organisation et le fonctionnement poursuivent la réalisation du même objectif : « faire advenir du sujet ». En effet, nous ne saurions soutenir effectivement ce projet pour nos usagers à travers un dispositif qui viendrait le contredire. Mettre au travail la dynamique du sujet chez l'autre suppose d'avoir engagé ce processus pour soi-même. C'est d'ailleurs ce principe qui exige du psychanalyste qu'il ait lui-même fait l'expérience de la cure. Ce type de projet renvoit trop à l'intime de l'être pour pouvoir être mis en oeuvre d'une façon uniquement fonctionnelle, voire automatique ou mécanique. Il ne trouve sa réalisation que par la relation.
Cette option rencontre un écho dans les plus récents travaux de sociopsychologie. Pour nous en convaincre, partons des concepts de la sociologie des organisations développés par Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG[Note 2] : le service d'aide psychosociale de MÉTABOLE est constitué d'un ensemble de personnes - les salariés et les travailleurs indépendants, partenaires du service - qui en sont les acteurs dans la mesure où ils animent le projet, où ils lui donnent vie. Ensembles, ils élaborent des stratégies, déterminent des objectifs et organisent entre eux un réseau relationnel. Acteurs, projet et organisation se trouvent donc dans des dynamiques d'interaction et d'interdépendance qui sont soumises aux contraintes changeantes de l'environnement. Ce système a donc besoin d'ajustements permanents. Or, contrairement au corps humain, ces ajustements ne sont pas « naturels », ils sont construits par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, ce sont eux qui créent le système par la façon dont ils organisent et structurent leurs relations pour aborder et résoudre les problèmes, par la marge de manoeuvre dont ils disposent et par la façon dont ils exécutent leur fonction, dont ils l'interprètent.
Cette approche sociologique des organisations place donc l'acteur au coeur du système. Mais comment favoriser cette dynamique chez les membres participant à l'organisation ? Comment, chez le salarié, mettre l'acteur au travail ? C'est une réponse à ces questions que propose Blaise OLLIVIER [Note 3] lorsqu'il soutient que, pour qu'il y ait acteur au travail, il faut qu'il y ait recherche et création d'un sens pour soi, autrement dit dynamique du sujet. Et cette dynamique de subjectivation ne peut être que généralisée puisqu'elle doit être soutenue par l'organisation tout entière, à tous ses niveaux hiérarchiques.
Cette hypothèse d'une démarche commune pour les usagers du service et les acteurs qui l'animent trouve sa traduction dans la façon dont le dispositif est organisé et fonctionne. Ainsi, le statut des accompagnateurs psychosociaux, travailleurs indépendants non assujettis à leur employeur, et le statut de cadre des coordinateurs, participent de ce projet. Il en va de même de la délégation très large que la direction du service a reçue du conseil d'administration de l'association gestionnaire. Cela se traduit encore par un fonctionnement institutionnel où l'expression et la participation des salariés comme des travailleurs indépendants sont fortement sollicitées. Tous ces éléments concourrent à la réalisation du même projet et participent de la même approche : favoriser la dimension de sujet en devenir aussi bien chez les jeunes en difficulté que chez les acteurs du dispositif : accompagnateurs psychosociaux et salariés. MÉTABOLE, en tant que dispositif institué, doit aussi être considéré comme un sujet en devenir dont il convient de favoriser la réalisation.


3/ LA QUESTION DU CHANGEMENT À MÉTABOLE

« Rien n’est permanent, sauf le changement », Héraclite

La question du changement est au coeur même du projet et du dispositif. Pour ce qui est du projet, nous avons vu qu'il vise à changer la dynamique interne de l'adolescent en difficulté afin que d'objet de son histoire et de ses pulsions, il devienne sujet, acteur de son propre épanouissement.
Pour ce qui est du dispositif, il est clairement né d'une volonté de changement qui nous animait profondément lorsque nous avons décidé de proposer un équipement différent et complémentaire de ceux qui existaient déjà, changement d'approche et de pratique pour tenter de répondre à un besoin repéré par l'ensemble des professionnels du secteur, mais non ou mal satisfait. Cette volonté de changement était partagée par les responsables du département de Paris qui ont autorisé notre service à fonctionner.
Cette dynamique de changement est inscrite dans le mot « MÉTABOLE » qui vient du grec metabolê qui, précisément, signifie « changement ». C'est pourquoi, les changements auxquels nous avons à nous préparer ne doivent pas être vécus comme des contraintes qui s'imposent à nous contre notre volonté, mais comme la poursuite du développement d'un projet qui fonde sa pertinence sur sa capacité à évoluer, s'adapter, bref, à changer. Ainsi, on peut affirmer que le changement fait et doit continuer de faire partie de la culture institutionnelle. Pour autant, il demeure fondamental d’entretenir cette dynamique. Car le changement n'est jamais acquis. En effet, il oblige par nature à un mouvement incessant, à une remise en question permanente des acquis qui, dès lors, ne le sont jamais. Il est donc constamment menacé par le besoin légitime de chacun de stabilité qui pourrait se transformer en immobilité.
Alors demeurons à l’écoute des besoins et des attentes de nos usagers et des professionnels du secteur avec lesquels nous sommes amenés à collaborer et, en particulier, des services placeurs ; conservons la capacité de porter un regard à court moyen et long terme sur nos intentions et nos actions et conservons cette humilité qui nous permet d’être à chaque instant disposés à reconsidérer nos choix de façon à continuer d’ajuster ensemble et le plus finement possible le projet et le dispositif qui nous réuni.

Notes

Note 1 «Là où était du Ça, doit advenir du Moi (Wo es war, soll Ich werden) », écrit Sigmund FREUD in Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard (coll. « Connaissance de l'inconscient »), 1984, page 110. [Retour au texte]

Note 2 • Rapportés par Philippe BERNOUX, La sociologie des organisations. Initiation, Paris, seuil (cool. « Points »), 4ème édition, 1985. [Retour au texte]

Note 3 • Blaise OLLIVIER, L'acteur et le sujet. Vers un nouvel acteur économique, Paris, Desclée de Brouwer (coll. « sociologie économique »), 1995. [Retour au texte]