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L'argent dans le dispositif de Métabole

L'ARGENT DANS LE DISPOSITIF DE MÉTABOLE

Par Monera DUBOSCQ
Directrice du DAP Métabole 93

Extrait remanié d’un mémoire présenté en 2000, dans le cadre de la formation « Cadre de l'intervention sociale »
(Formation validée par le Groupement National des Instituts du travail social - GNI)

Deux réflexions préalables peuvent être faîtes sur la question de l'argent. La première porte sur le fait que la plupart des jeunes qui arrivent à Métabole ne connaissent pas la provenance de l'argent, ni le coût exact de leur prise en charge. Ils ont le plus souvent une représentation erronée voire inexistante de ce domaine. J'ai constaté lors des deux stages que j'ai effectués dans le cadre de ma formation de Cadre de l'Intervention Sociale, que cette situation n'était pas propre à notre service : à chaque fois, si l'usager connaissait le montant de sa participation - quand il y en avait une - en revanche, la part à la charge de la collectivité restait un facteur inconnu. J'ai également pu remarquer que cette question était peu parlée - voire pas du tout. S’il ne s'agit pas de brandir la facture à l'usager et ainsi d'induire chez lui une culpabilité déplacée, il me semble cependant important qu'il ait conscience du coût du dispositif dont il est bénéficiaire.

La seconde réflexion concerne le fait que les usagers suivis par Métabole sont, compte tenu de leur âge, en fin de parcours à l'Aide Sociale à l'Enfance. L'échéance inéluctable des 21 ans les confronte donc à une obligation de résultat : ils doivent être en mesure de se prendre intégralement en charge à cette date. Cela supposera entre autres qu'ils aient acquis la capacité à gérer un budget avec les moyens actuels imposés par notre société (compte bancaire ou postal, chéquier, carte bleue, autorisation de découvert…).

Compte tenu de ces remarques et au regard de sa complexité tant sur un plan comptable que psychologique, la question de l'argent est donc l'un des thèmes autour duquel nous devons nous mobiliser du premier au dernier jour de la prise en charge.
C'est pourquoi, le contrat signé avec l'usager comprend des dispositions consacrées à son budget. D'autre part, chaque contrat détaille précisément le coût de la prestation. Autrement dit, le fonctionnement de Métabole ne cherche pas à faire l'économie de la question de l'argent. Or malgré les efforts fournis, cette question pose toujours de nombreux problèmes. Puisqu'il ne semble pas nécessaire de parler davantage d'argent, il convient donc d'en parler autrement car ce sont donc bien les modalités de traitement de la question de l'argent qui semblent remis en cause. C'est en tout cas l'hypothèse que nous formulons ici.
Essayons maintenant de repérer la place que peut avoir l’argent chez les jeunes que nous accompagnons.


SOUS L'ANGLE DE LA RÉALITÉ ACTUELLE DES USAGERS DU SERVICE


La mise en situation d'autonomie proposée par Métabole confronte l'usager à une liberté dans sa gestion financière qu'il connaît bien souvent pour la première fois : dans une famille naturelle ou d'accueil, ou encore dans un foyer, ils ont au mieux la liberté de gestion sur l'argent de poche. À Métabole cette liberté s'exerce sur l'ensemble de leur budget. C'est donc au cours de leur séjour dans le service qu'ils feront leurs « premières folies », réaliseront leurs premiers rêves, autant d'expériences sur le plan financier qu'illustre l'expression « il faut bien que jeunesse se passe ». Cette situation se déroule dans un contexte sociétal où consommation et matérialisme tiennent une place de plus en plus importante. De fait, les jeunes se reconnaissent entre eux en fonctions de critères vestimentaires où les marques tiennent une place fondamentale, ou en fonction de l'usage d'objet souvent onéreux (téléphone portables, lecteurs CD, consoles de jeux, etc.).


Ces excès sont inévitables, on peut même penser qu'ils sont souhaitables, pour autant que cette liberté s'accompagne aussi de responsabilité. En effet, contrairement à la plupart des autres institutions, les usagers de Métabole perçoivent une allocation qui couvre l'ensemble de leurs frais quotidiens : alimentation, vêture, hygiène, produits d'entretien, argent de poche, titre de transport. Cela signifie qu'une allocation mal gérée aura de fâcheuses conséquences pour le jeune, qui pourrait aller jusqu'à être privé de nourriture. L'enjeu est donc de taille. L'organisation institutionnelle du versement de cette allocation et de l'aide à la gestion de l'usager est donc fondamentale.

Notons également, que nombre d'usagers du service ont des revenus comparables voire supérieurs à ceux de leur famille. En effet, si l'on tient compte des aides matérielles délivrées dans le cadre de la prise en charge, auxquels viennent éventuellement s'ajouter d'autres revenus, tous ont des moyens financiers égaux ou supérieurs au SMIC. Certains soumis à des phénomènes de culpabilité peuvent même être tentés de venir en aide financièrement à leur famille. Ce cas de figure est particulièrement présent chez les usagers dont une partie de la famille est restée « au pays » et qui vivent dans des conditions de précarité très importantes. Cette tentation de venir en aide à un autre membre de la famille est aussi présente chez ceux des usagers qui issus d'un milieu pathogène craignent pour l'avenir d'un frère ou d'une sœur non pris en charge par les services sociaux.
Ajoutons que la perspective d'un arrêt total et brutal de toute aide matérielle à 21 ans conduit plusieurs d'entre eux à développer une véritable inquiétude pour l'avenir qu'ils tentent d'apaiser par une épargne sans objet particulier et sans fin.
Enfin, un autre point très particulier, concernant la situation actuelle de quelques usagers, est celui d'une éventuelle indemnisation déterminée au terme d'une procédure judiciaire. L’indemnisation pécuniaire des préjudices subis par un enfant maltraité ou abusé, est la somme d’argent destinée à réparer ce préjudice. Pour les mineurs, cet argent est généralement confié à un tiers (tuteur ou administrateur ad hoc) jusqu’à la majorité de la victime. Mais l’indemnisation pécuniaire des préjudices subis n’est pas systématique en cas de maltraitance sur enfants. Ce qui est peut-être plus spécifique, c’est que cette indemnisation pécuniaire sera versée à une personne qui, au moment de sa perception n’aura souvent pas encore expérimenté un rapport à l’argent via une activité professionnelle entreprise par sa propre force de travail. La question se pose donc de la manière suivante : comment ce jeune adulte « indemnisé » va vivre cette situation-là ? Quel impact « réparateur » aura la réception d’une telle somme d’argent ? Selon certains auteurs, dont Gérard Lopez, il s’agit de bien distinguer deux notions : « La réparation et l’indemnisation » [Note 1] . Il s’agit d’un processus complexe qui fait intervenir de multiples facteurs et de nombreux acteurs. La réparation - on pourrait dire la reconstruction - ne doit en aucun cas être confondue, comme on le fait encore trop souvent, avec l’indemnisation des préjudices. En fait, la réparation passe par la reconnaissance sociale, les soins, sans oublier la prévention des récidives. À la lumière de notre expérience avec les adolescents qui ont été indemnisés, nous avons pu observer des situations concrètes, telle celle de Frédéric qui a reçu la somme de 60 000 frs pour inceste subi durant 10 ans. Frédéric a fugué de notre dispositif pendant un mois et demi dès réception de la somme. À son retour, il avait dépensé la totalité au jeu. Ou, au contraire, l’exemple de José qui a assisté au meurtre de sa mère par son père et pour lequel il perçut une indemnité de 90 000 frs, à laquelle il refusera de toucher. Dans tous les cas, notre expérience nous montre que l’utilisation de cet argent « sale » est rarement faite à des fins constructives.

Au-delà de la symbolique de l’argent comme représentant un potentiel d’acquisition ou de réalisation de projets, il me paraît important de rappeler que les adolescents accueillis à Métabole y viennent au plus tôt à partir de l’âge de 16 ans, c’est-à-dire qu’ils ont déjà derrière eux de longues années d’une histoire singulière et souvent douloureuse. Naturellement, après l’accompagnement psychosocial réalisé à Métabole, ils continueront à êtres confrontés à tout ce qui concerne l’argent dans la société où ils vivront. Autrement dit, si notre approche psychosociale des adolescents peut devenir fructueuse pour eux, c’est bien en abordant avec eux, tout en tenant compte de leur passé, cette question délicate du maniement de l’argent.
Je vais donc m’inspirer de la démarche de la psychologie clinique afin de saisir les rapports entre l’argent et les adolescents. Dans cette perspective, je pense pouvoir avancer que l’approche psychologique clinique de tout individu se fait généralement :

  • Par rapport à son conflit psychique dominant,
  • Par rapport à la situation qui lui cause problème,
  • Par rapport à son histoire de vie.

SOUS L'ANGLE PSYCHO-DYNAMIQUE

L’approche dynamique des conflits psychiques de l’être humain postule que celui-ci est un être en conflit avec lui-même, avec les autres et avec son milieu. L’homme équilibré et adapté cherche et met en œuvre des solutions à ses conflits, tandis que l’homme déséquilibré, voire malade, n’arrive pas à trouver d’autres solutions que le recours à des formations de symptômes gênants pour lui-même ou à l’inadaptation à son milieu.


Le maniement de l’argent ou l’attitude face à l’argent peut constituer, entre autres, un domaine dans lequel s’expriment de tels symptômes ou inadaptations. Ceci est communément repéré dans la psychologie clinique de la sexualité infantile, d’orientation psychanalytique de la théorie freudienne [Note 2]. Selon les psychanalystes, les manifestations pathologiques trouvent leurs origines dans les éventuelles perturbations de l’enfance. Ainsi une situation donnée actuelle peut réactiver un conflit ancien et éventuellement entraîner une régression, sachant que la période adolescente tout entière doit être située comme un passage de remise en jeu de conflits antérieurs.

Détailler ici la théorie freudienne de la sexualité infantile et de ses enjeux, nous éloignerait de notre sujet d’étude, c'est pourquoi nous allons évoquer brièvement le point freudien directement en rapport avec l’argent : le deuxième mode d’organisation libidinale est marqué par les significations liées aux fonctions de défécation. L’expulsion et la rétention volontaires des matières fécales deviennent progressivement de plus en plus possibles pour l’enfant âgé de deux à quatre ans. Symboliquement parlant, ce mode d’expulsion et de rétention sera mis en œuvre à travers, entre autres, le maniement de l’argent : retenir l’argent deviendra l’activité d'une économie parcimonieuse, allant jusqu’à l’avarice. Ainsi, nous rencontrons également souvent des jeunes à Métabole qui se trouvent dans l'incapacité de dépenser leur argent, allant jusqu'à se priver du nécessaire quotidien.

Quant à la notion de dépenser l’argent, elle peut être comprise symboliquement comme une impossibilité de « se retenir » donc de « se vider » ou alors comme une générosité plus ou moins délibérée, en offrant éventuellement en cadeau ce que l’on possède. C'est le cas de figure le plus communément rencontré à Métabole avec l'idée de « l'argent qui brûle les doigts ».

La majeure partie des jeunes de Métabole souffrent tellement de problématiques dites archaïques, qu’ils peinent grandement à exercer la maîtrise nécessaire – c’est-à-dire la comptabilité - pour gérer raisonnablement leurs budgets d’allocations. La question de la maîtrise - ou de la non-maîtrise - de leur budget financiers nous amène à parler du second point évoqué ci-dessus quant à l’approche psycho-dynamique de l’individu.

La gestion de budgets individuels peut apaiser ou exacerber les conflits internes. La tentation de demander crédits ou autorisations de découvert est très grande dans la société actuelle. Un adolescent très soigneux à économiser son argent va certes trouver une possibilité de thésauriser son argent, par contre un adolescent très dépensier et imprudent se verra rapidement vivre au-dessus de ses moyens réels grâce à l’attribution de facilités bancaires.

Qu’un adolescent vive de manière obsessionnelle en se privant du plaisir de dépenser et en épargnant chaque centime, nous inquiétera peut-être autant - en tant qu’expression symptomatique de son mal-être - que celui qui vit largement au-dessus de ses moyens réels. Cependant, le premier cité n’aura vraisemblablement pas les mêmes problèmes d’insertion sociale réelle que le second. L’adolescent qui acceptera de contracter un crédit ou une autorisation de découvert sera considéré comme « adapté » aux manières actuelles des établissements bancaires, mais pour autant, il ne saura pas gérer son budget raisonnablement. Au contraire même, il sera très vite débordé par le système bancaire environnemental, et se retrouvera surendetté. Pourtant, vivre endetté ou à crédit ne lui paraîtra pas si étranger, car ces modes de vie lui ont souvent été familiers au cours de son enfance. C’est, entre autres, son histoire familiale qui aura érigé en normalité ou en familiarité ce qui pourtant nous paraît, à nous, un facteur d’exclusion sociale.
Le postulat psycho-dynamique nous indique qu’un être humain n’est quasiment jamais statique, mais toujours en évolution et c’est vraisemblablement encore plus exact pour les adolescents. Cette évolution – plus ou moins lente - inclut une alternance de crises et de moments de stabilité. Si la compréhension d’un être humain nécessite de le replacer dans son histoire, notre travail avec les adolescents prend largement appui sur le constat selon lequel l’adolescence peut être un passage vers une adaptation dite « normale », ou au contraire - vers une décompensation psychopathologique.

Nous ne pouvons faire abstraction du fait que ces adolescents-là sont issus, majoritairement, de familles dites défavorisées parfois « déculturées ». À condition que l’adolescent ait réellement acquis les apprentissages scolaires de calcul (addition, soustraction…) encore faut-il s’assurer qu’il puisse faire ses calculs dans une perspective temporelle au-delà de l’instant présent pour être en mesure de gérer son budget mensuel. C'est-à-dire qu'il soit capable d'introduire dans son mode de calcul du budget une projection dans le temps (par exemple : il me reste telle somme pour une semaine, soit tant d'argent par jour). Ce qu’une grande partie d'entre eux sont, à leur arrivée, incapables de faire.

Pour illustrer ce point, je prendrais l'exemple de la jeune Virginie, 19 ans, qui occupait un emploi de serveuse par alternance, pour lequel elle percevait un salaire mensuel de 3 000 frs. Cette somme était virée sur son compte bancaire en fin de mois, et par ailleurs, elle recevait environ 50 frs de pourboires par jour. Dans un souci d'économiser un maximum d'argent pour s'installer dans un studio, Virginie s'évertuait à économiser chaque pièce qui lui était donnée. Au bout de quelques mois, je lui ai demandé combien elle avait épargné sur son compte et combien contenait sa « tirelire de pourboires ». Virginie trouvait toujours le moyen d'éviter ma question concernant le montant total de cette tirelire : « je n'ai pas eu le temps de compter… », « je vous le dirai la prochaine fois… », ou encore « je ne me souviens pas… ». Jusqu'au jour où j'ai pris conscience au cours d’un remboursement en espèces du coupon de carte orange, que cette jeune fille, accueillie dans notre établissement depuis plus d'un an, ne savait pas compter ! Elle pouvait certes comptabiliser les francs, ce qui lui permettait de suivre approximativement ses mouvements bancaires, mais elle était incapable d'additionner des centimes, le maniement des décimales n'était apparemment pas acquis. Et comme sa « tirelire à pourboires » contenait beaucoup de pièces jaunes, elle avait renoncé à en comptabiliser le montant. Cet exemple révèle bien une lacune d’éducation et démontre combien les notions de calcul basiques sont loin d’être acquises. Cela nous demande donc la mise en œuvre d'une attention d'apprentissage toute particulière. De plus, ce constat m'a rendu perplexe quant au passage à l'Euro, pour une certaine partie de la population.

J'ai donc pu constater, au fil de ma pratique, que non seulement les chiffres étaient souvent traités de manière « magique » par bon nombre des adolescents à Métabole, mais qu'en plus leurs histoires familiales rendent étrangement familières les termes et les réalités des « allocations », des « dettes » et ainsi de suite. Sans oublier que certains adolescents accueillis tombent dans des sentiments de culpabilité quant à leur budget mensuel eu égard aux situations financières catastrophiques de leur plus proches parents.

L’argent est un problème très réel dans une société de consommation, mais c’est aussi un objet sur lequel viendront se cristalliser et s’exprimer des problématiques psychiques archaïques. On comprend dès lors que ce sujet soit particulièrement difficile à appréhender et à traiter dans un service comme Métabole qui accueille des personnes cumulant des difficultés sociales et psychologiques, voire psychopathologiques.

Apprendre à ces adolescents à gérer un budget mensuel dépasse donc largement une pure approche pédagogique et éducative, mais néanmoins sans cette approche-là aucun travail psychologique en profondeur ne pourra s’enclencher ou devenir fertile.

Pour toutes ces raisons, et notamment pour le temps qu’il faudra afin de situer les enjeux dynamiques et historiques, il nous paraît indispensable d’aborder avec les usagers la question du budget mensuel, de l’argent et de son maniement dès le début de son arrivée à Métabole, si nous voulons ouvrir une porte vers une véritable élaboration de cet aspect crucial quant à leur insertion sociale à venir.

Notes

Note 1 • LOPEZ, Gérard. Les violences sexuelles sur les enfants, Paris, PUF, QSJ, 1999, page 94 [Retour au texte]

Note 2 • FREUD, Sigmund, « Des transpositions pulsionnelles en particulier dans l'érotisme anal (1916/1917) » in Oeuvres complètes - Psychanalyse, Paris, PUF, 1996. [Retour au texte]