Dépasser les limites des formules d'aides existantes pour mieux répondre aux besoins des usagers
DÉPASSER LES LIMITES DES FORMULES D'AIDE EXISTANTES
POUR MIEUX RÉPONDRE AUX BESOINS DES USAGERS
par Xavier FLORIAN
Co-fondateur et directeur de Métabole
Communication effectuée dans le cadre des Journées Régionales Ile-de-France de valorisation des DSTS et CAFDES,
17 et 18 mai 2001 : « Jeunes et travail social. Evolution du regard, transformation des pratiques »
Table ronde : « A la recherche de réponses alternatives»
Je suis, avec deux autres professionnels - Françoise CARAYON et Nabiha KHELIFI - à l’origine de la création du service d’Aide Psychosociale « MÉTABOLE » dont je suis l’actuel directeur.
L’idée de ce service nous est venue à partir d’un constat tiré d’une pratique : celui qu’une part non négligeable des adolescents et jeunes majeurs (16-21 ans) pris en charge par les services de l’ASE ne trouvent pas leur place au sein des établissements et des services susceptibles de les accueillir.
Nous avons rapidement pu constater que les difficultés d’insertion sociale et professionnelle que rencontraient ces jeunes en rupture s’articulaient avec des problématiques psychologiques, voire psychopathologiques souvent difficiles. Une analyse plus poussée nous a amenés à repérer chez la plupart d’entre eux un ensemble de difficultés communes :
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Troubles du comportement social,
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Symptômes psychoaffectifs,
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Désocialisation, isolement, marginalisation, bref la fameuse « désaffiliation » de Robert CASTEL [Note 1].
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Histoire de vie traumatique.
Il nous a semblé sur cette base que nous pouvions trouver au moins trois raisons majeures susceptibles d’expliquer que ces jeunes demeurent, au fil de placements successifs, en marge des dispositifs d’aide :
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Leur rejet de tout ce qui fait institution à leurs yeux,
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Leur refus des modes d’hébergement collectif,
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Leur impossibilité à se saisir et à s’adapter aux modalités et aux offres de soins psychologiques qui leur sont faites et dont ils ont cependant manifestement besoin.
C’est sur ce constat, partagé par les autorités de contrôle, que nous avons élaboré une réponse spécifique adaptée à la situation et aux besoins de ces usagers. Ce dispositif a été acceptée et soutenue par le département de Paris qui en a autorisé le fonctionnement en 1994 au titre de l’article 95 du C.f.a.s.
Cette réponse comprend :
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Une mise en situation d’autonomie de l’usager au sein même du tissu social, composée d’un hébergement individuel non spécialisé (hôtel ou studio), le versement d’une allocation mensuelle laissée à sa libre gestion et le remboursement d’un titre de transport.
Mais, sa plus grande originalité tient en la création d’une modalité d’accompagnement originale qui se compose principalement de deux volets :
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D’une part, un soutien psychologique articulé à une aide socio-éducative conduit par un professionnel unique, psychologue-psychothérapeute de formation initiale et ayant un statut de travailleur non salarié (libéral).
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D’autre part, un suivi de la prise en charge de l’usager par un travailleur social qui assure la coordination des actions engagées par les différents partenaires sollicités (logement, démarches administratives, santé, scolarité, formation professionnelle & emploi, etc.).
Comme on peut le constater, la fonction de l’accompagnateur psychosocial se caractérise par le décloisonnement habituellement opéré entre fonction éducative, d’une part et fonction thérapeutique de l’autre. Son intervention a pour objectif de favoriser la mise au travail d’une dynamique du sujet chez des jeunes qui ont souvent été objet de leur propre histoire.
En revanche, l’intervention du coordinateur est conçue pour protéger des aspects décisionnaires liées à la prise en charge l’espace de parole et d’élaboration proposé par l’accompagnateur psychosocial. Le statut libéral de ce dernier venant encore renforcer cette protection dans la mesure où il exclu le lien de subordination qui lie un salarié à son employeur.
Pourquoi un tel aménagement des cadres habituels de travail ?
Comme je l'ai évoqué, les difficultés d’ordre psychologique sont massivement présentes chez les usagers auxquels ce dispositif s’adresse. Pourtant, ces jeunes refusent ou ne parviennent pas à se saisir des outils thérapeutiques mis à leur disposition alors même qu'ils sont nombreux à nommer leur souffrance, voire à exprimer une demande d'aide, même si elle demeure souvent mal définie ou formulée de façon floue. En fait, il nous a semblé que, bien souvent, la pluridisciplinarité qui préside à leur suivi provoque des effets pervers de cloisonnement. En effet, dans le cadre du fonctionnement en équipe pluridisciplinaire, fonctions, rôles et pratiques des professionnels sont bien circonscrits et limitent de fait les initiatives hors du champ d’intervention délimité par leurs disciplines ou leur corpus théorique de référence.
Sur le plan de l’aide psychothérapique qui nous préoccupe tout particulièrement, ces limites supposent d'emblée l'aptitude du sujet à engager un travail de reconstruction psychique fondée sur une capacité à élaborer et à symboliser, autrement dit à parler. Or beaucoup de ces jeunes, du fait même de leur histoire et de leurs difficultés, n'en sont pas encore là. A moins de leur attribuer la responsabilité de ces empèchements - ce qui reviendrait à leur reprocher leurs difficultés - il convient clairement de considérer que les protocoles d'aide psychologique existants ne répondent ni à leurs besoins, ni à leurs attentes. Il appartient dès lors aux professionnels concernés d'en élaborer de nouveaux et, dans le cas d’espèce, d’essayer de concilier et d’articuler les logiques de soutien ou de soin psychologique, d'une part et d’insertion sociale et professionnelle, de l’autre. C’est ce que nous tentons de faire depuis 7 ans maintenant par la mise en oeuvre des nouvelles formes d’intervention que j’ai précédemment décrites.
Dire que les choses ont été simples serait faux, pourtant nous n’avons pas rencontré de difficultés majeures qui nous auraient contraint de renoncer. En revanche, nous avons souvent été et sommes encore parfois l’objet de railleries de la part de collègues, voire de jugements aussi sévères que définitifs. Nous aurions pu si ce n’est baisser les bras, tout au moins douter de nos choix. Cela ne s’est jamais produit car ces choix, ces orientations se fondent non pas exclusivement sur une idéologie - je veux dire un ensemble plus ou moins systématisé de croyances, d’idées et de doctrines, ce à quoi aucun de nous ne peux totalement échapper - mais d’abord et avant tout sur l’observation attentive et constante et l’analyse minutieuse et toujours renouvellée de la situation et des besoins des usagers du service.
On trouve également d’autres cloisonnements qui rendent la situation plus complexe encore. Ainsi, ceux, qui perdurent entre des secteurs aussi différents que complémentaires que sont le secteur sanitaire - et plus particulièrement psychiatrique - et le secteur social, mais également et plus curieusement, entre des établissements et des services d’un même secteur. Sur le premier point, les cloisonnement sont juridiques et institutionnels (ministères différents, législations propres, logiques de pensée, de financement, d’organisation et de contrôle singulières). Ces différences rendent souvent difficile le le développement de partenariat et l’instauration d’une dynamique de réseau conjointe.
Sur le second point, les cloisonnements se situent essentiellement sur le plan des pratiques professionnelles. Si le partenariat et la logique de réseau sont difficile à mettre en oeuvre c’est qu’ils supposent de passer de l’aide à l’entr’aide ce qui n’est pas une mince affaire.
Là encore, le projet que nous dévelopons tente de dépasser les résistances. Parcequ’il se fonde sur une forte inscription de l’usager au sein même du tissu social, ce projet nous a conduit à rechercher coûte que coûte des partenaires dans tous les domaines qui concernent la réalisation du projet de vie du sujet : formation, emploi, logement, situation administrative, santé physique et mentale, etc. Les difficultés ne manquent pas et nous avons parfois été tenté de les résoudre en prenant nous même directement en charge ces différents domaines au sein même du dispositif (par exemple en aubauchant une assistante sociale chargé de régulariser les situation administratives ou encore un éducateur scolaire ou bien un médecin psychiatre au lieu de travailler avec des services partenaires). Cela aurait peut être simplifié notre travail, mais aurait éloigné d’autant les usagers du service du tissu social et donc des dispositif de droit communs qui existent et qui ont le mérite de demeurer au delà du terme des prise en charge par l’ASE. C’est donc là encore la situation et les besoins des usagers qui nous ont dictés nos orientations institutionnelles.
J’ai évoqué le décloisonnement entre psychologique et social, ce qui renvoit à des notions telles que le croisement des pratiques et des disciplines. J’ai également évoqué le décloisonnement sectoriel et institutionnel, qui renvoit lui aux notions de partenariat et de réseau. Chacune de ces notions agitent le secteur au risque de devenir - passez-moi l’expression - de véritables « tartes à la crème » que chacun se lance au visage. Pour éviter cela, et je me suis efforcer de l’illustrer tout au long de mon propos, j’ai l’intime conviction que ces notions doivent partir et s’ancrer dans une réalité : celle de la situation et du besoin des usagers. Ça n’est, j’en suis sûr, qu’à cette condition qu’elles pourront prendre sens et, à leur tour, produire du sens. « Partir du besoin des usagers », « ressituer l’usager et sa famille au centre des dispositifs », n’est on pas, là encore, en train de produire une de ces « tarte à la crème » dont je parlais plus haut ? Non, si l’on se réfère à la future nouvelle loi de 75 où tout semble fait, au moins sur le plan législatif, pour que ces nobles intentions ne demeurent pas des coquilles vides. Je suis cependant quelque peu inquiet car pour effectivement répondre aux besoins individuels des personnes, nous devrons être en mesure de suivre « au plus près » l’évolution de ces besoins et de constemment proposer de nouvelles réponses aux nouveaux besoins ainsi qu’aux besoins non satisfaits ou mal satisfaits. Pour cela, il nous faudra savoir dépasser nos certitudes, remettre en question nos pratiques et sans doute aussi nos théories, bref expérimenter et innover. Expérimentation et innovation ne sont donc pas des possibilités qui s’offrent à nous, mais des nécessités qui s’imposent. Or, je trouve, en ce qui me concerne, la rénovation de la loi de 75 particulièrement pauvre sur le sujet dans la mesure où elle ne pose que quelques balises réglementaires qui me semblent inssufisantes.
L’innovation et l’expérimentation en matière d’action sociale sont tout à fait singulières dans la mesure où ce ne sont ni des marchandises, ni des profits qui sont en jeu, mais des être humains. Innovation et expérimentation supposent donc une attention toute particulière et requièrent certes dêtre encadrées et balisées, mais aussi et surtout promues et soutenues. Je m’interroge donc sur le fait que les textes législatifs et réglementaires abordent cette question du bout des lèvres, alors qu’ils auraient dû être porteur de signes forts sur ces questions afin de nous permettre de mieux relever le défi de la complexité des années à venir et de réaliser, dans nos secteurs professionnels, les mutations indispensables que, par ailleurs, chacun appelle de ses vœux.
Je vous remercie.
Note 1 Robert CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995, page 15. [Retour au texte]



