Conclusion du colloque (2003)
CONCLUSION DU COLLOQUE
par Patrick LEMETTE
Psychologue, psychanalyste,
accompagnateur psychosocial
Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003
Liens, relations, transferts… tels étaient les thèmes de cette journée. Vient, maintenant, le moment de conclure. Les différentes interventions, aussi riches les unes que les autres ont attiré mon attention sur plusieurs points que j’aimerais vous soumettre. Si on ne sait jamais ce qui est entendu, retenu par « l’autre » lorsque l’on expose, chacun de nous, de sa place, de son institution, de sa fonction aura certainement été sensibilisé, questionné, intéressé, critique... quant à ce qui s’est dit. En ce qui me concerne, ces différentes interventions, mettent l’accent, sur des points très importants. Parmi lesquels:
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Trouver un lieu à des hors lieux,
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La détresse des jeunes mise en mots par d’autres,
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La recherche d’un lien possible avec l’autre,
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La notion de risque. Même si elle n’est pas explicite, elle est latente,
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Le rappel de la place, centrale, qu’occupe la clinique,
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L’accent mis sur la notion de ce qui s’échange à notre insu, d’individuation, d’identité, d’identique, d’espace,
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Le questionnement sur la possible orientation psychanalytique de l’accompagnement,
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L’importance de la dimension du temps,
L’expérience des autres, si intéressante soit-elle, ne vaut-elle pas dans sa valeur de témoignage ? Dix ans après la fondation de MÉTABOLE, c’est ce qui a été tenté ce jour.
L’importance et la spécificité de la clinique et de la pratique à MÉTABOLE, rappelées par M. Florian, me paraissent avoir été rendu possibles par la volonté de s’affranchir de certitudes et du désir de remettre « son ouvrage » sur le métier. Si celui de Pénélope servait de support pour tisser le linceul de son beau-père, dans le souci d’échapper à ses multiples prétendants, le nôtre de « métier » est de tisser du lien, entre autres. Ce qui n’est pas toujours facile, convenons-en. Les acquis, les certitudes, sont souvent les meilleurs garants d’une résistance à tout changement.
Dans nos pratiques, ce qui est a été opérant pour l’un sera, souvent, inadéquat pour un autre. Rien de surprenant du fait que nous avons affaire avec du particulier, de l’être. C’est ce qui caractérise toute clinique avec un autre. Cela exclut, de fait, toute répétition d’un acte et invalide donc toute démarche qui tendrait à l’application systématique d’un modèle.
Dans ce qui nous occupe, nous avons affaire à des adolescents en grande difficulté, pour la plupart. En cela, l’expérience est utile. Elle est nécessaire pour inventer, créer et cela ne me paraît possible qu’au prix d’un questionnement.
Confucius aurait dit : « l’Expérience, c’est ce qui éclaire le chemin que l’on a derrière soi »
Pascal écrivait : « L'homme tire avantage, non seulement de sa propre expérience, mais encore, de celle de ses prédécesseurs ». Elle se complète aussi de celle de ses contemporains, ajouterais-je.
C’est ce dont témoigne le dispositif de MÉTABOLE depuis sa création.
Questionnement, interrogation tant de l’examen du processus préalable des demandes que du processus de contractualisation. En serions-nous là si ses fondateurs en étaient restés sur leurs bases de départ, ne se questionnant pas, avec d’autres ?
Le questionnement n’est-ce pas ce qui est demandé aux adolescents que nous accueillons ? « Titiller » ce qui fait difficulté, répétition, afin de tenter de les aider à passer d’une place de « victime » à celle de « sujet de leur histoire » ?.
Ces adolescents, pour la plupart, sont souvent gratifiés de « passeurs à l’acte ». Rappelons-nous ce qu’a soulevé M. Bauchot. Il pose l’acte comme passage obligé pour le sujet adolescent, rappelant que tout acte n’est pas passage à l’acte.
Ces jeunes, très souvent, ont d’énormes difficultés avec l’adulte. La représentation qu’ils en ont en est quelque peu étiolée, voire « informe » pour bon nombre. Pour quelles raisons, alors, feraient-ils confiance, parleraient-ils, penseraient-ils que celui-là est différent de ceux qu’ils ont connu et dont ils estiment, souvent, avoir été trahis, trompés, malmenés, violés.
MÉTABOLE a la particularité de proposer aux adolescents un espace ouvert, non traditionnel et, avec des « psy » « accompagnateurs psychosociaux » qui peuvent aller à la rencontre d’un adolescent, hors de leur cabinet, comme Madame Castets nous en a rendu compte.
Acte qui pourrait en rendre sceptiques quelques-uns.
Cet accompagnateur me fait parfois penser à ce personnage mythique, Janus, lequel, pour être bref, avait autant de facultés que de visages. Je rappellerai que son attribut était une clef soit, ce qui préside à l' « ouverture des portes »
Ce milieu ouvert, non clos, mais néanmoins borné, balisé tant par les différents intervenants de MÉTABOLE que par ceux de l’extérieur, est propice, comme il nous l’a été dit, a ce que quelque chose puisse émerger, se constituer. Il reste néanmoins un espace ouvert au risque, malgré les précautions prises tant lors de l’examen de la demande de candidature que du processus, soutenu, de l’admission tel que nous l’ont rappelées mesdames Duboscq et Khelifi. Ce risque est latent dans les différents exposés. Quand il n’est pas clairement énoncé.
La condition pour qu’un enfant apprenne à marcher, n’est-elle pas d’accepter qu’il puisse chuter et se faire mal ?
« … L'expérience instruit plus sûrement que le conseil » rappelait André Gide
C’est dans cette nécessité de l’expérience et son éventuelle conséquence dramatique que le dispositif de MÉTABOLE me paraît prendre toute sa pertinence. C’est la condition, ce risque, d’une mise possible en autonomie. Conditions nécessaires me semble-t-il pour que du sujet puisse advenir et que de l’identité puisse se créer et non de l’identique comme il nous l’a été précisé par Monsieur vont Kaenel.
Nous savons tous les effets dévastateurs que peut provoquer un environnement trop sécuritaire ou, au contraire, trop laxiste. Madame Durel et Monsieur Laud tentent, là, de répondre du rôle du binôme dans cet espace « décloisonné » et « éclaté » qui n’est pourtant pas sans lien, ni limite.
Parents, éducateurs, psychanalystes ou politiques, Freud en parlait comme des métiers impossibles. N’est-ce pas de cet impossible que les différents intervenants ont tenté de rendre compte ? Si à l’impossible nul n’est tenu, il n’est pas exclu de s’y frotter. Ce peut être une position éthique. C’est donc à cet impossible et au risque encouru que le dispositif tente de répondre. Il y a quand même à veiller à ce que, pour poursuivre la métaphore, la chute n’ait pas pour conséquence une fracture.
Les liens, les relations et les transferts, afin de respecter le pluriel repris pour cette journée, sont des moyens pour tenter cet impossible. L’enjeu, le bénéfice, est-il besoin de le rappeler, est au profit d’un adolescent. J’y mets le singulier.
Malgré cela, il arrive que des jeunes quittent l’ASE et MÉTABOLE, selon leurs propres modalités, comme en a témoigné Madame Virlouvet. D’autres rompent leur cheminement avant terme. Madame Meublat nous en a narré quelque chose de cet impossible à dire. Échec ? Pas si sur. Pas dans le temps ? Certainement. Souvenons-nous de l’intervention de Madame Zäh sur le temps social et la temporalité psychique. Mais souvent, le sens d’un dire se révèle dans un après coup. Le courrier de l’adolescent, qui nous a été lu rend bien compte de ce qu’il n’avait pu entendre alors.
Pour en venir à la trilogie : liens, relations, transferts, il est utile de les questionner, tant leur usage est courant.
Lien, est issu du latin ligamen et désigne ce qui sert à attacher, tel un cordon, ou une laisse comme l’ancienne langue pouvait l’utiliser. Au sens figuré, cela désigne aussi, selon le contexte, ce qui unit affectivement et moralement.
Saint Exupéry en savait quelque chose en mettant en scène ses personnages. Le Petit Prince, toujours en quête de l’homme, rencontra le renard. Au cours d’un échange, le sens du terme « apprivoiser » devint questionnant pour le Petit Prince. Le renard répondit, avec regret, que ce sens en était trop oublié par l’homme. Sous l’insistance de son interlocuteur, le renard finit par lui dire : « Apprivoiser c’est créer des liens ».
Ce qui n’est pas une mince affaire. Tout un chacun, ici présent, peut en témoigner. Mais il y va de la continuité, ou pas, d’un travail avec ces adolescents. Lors de l’exposé sur l’évaluation de la demande d’admission, souvenez-vous, ce qui est indirectement formulé, c’est la question d’un lien possible. À savoir si ce jeune sera capable, ou non, de faire appel à l’adulte en cas de difficulté.
À « Relation », le Robert mentionne qu’il s’agit davantage d’un rapport d’indépendance entre deux choses ou deux personnes dans leur mode d’existence. Plus généralement c’est ce qui désigne un rapport réciproque entre deux êtres ou deux choses impliquant un échange de sentiments, d'obligations, de services semblables. La « relation » renforcerait donc le « lien ». Toutefois, le terme « indépendance » est interrogeant. Le sont-ils, indépendants, ces adolescents, dans leur relation spécifique à MÉTABOLE ? En revanche, il ne doit pas y avoir de réciprocité entre un thérapeute et un adolescent. Du quiproquo certes, mais pas de réciproque, comme il l’a été souligné dans l’exposé de M. Trezieres.
Si l’accompagnateur psychosocial doit construire du lien, il se doit, du fait de sa formation de « psy » être au fait de ce qu’il en est de son transfert avec un jeune et de ce qui s’y joue. Cette connaissance ne nous évite pourtant pas de trébucher, parfois.
Le « Transfert », troisième terme de la trilogie, me permet de revenir sur la détresse des jeunes mis en mots par d’autres, lors de l’admission. Le terme de transfert n’est ni sans difficulté, ni sans résonance pour moi.
Si le Robert, dans ses multiples occurrences, fait état de « ce qui se déplace », pour Lacan, « Le sujet supposé savoir est le pivot d'où s'articule tout ce qu'il en est du transfert »1.
Sommes-nous toujours en place de sujet supposé savoir ?
C’est ce qui me semble être questionné dans l’exposé de Monsieur Benichou sur la pertinence et les limites de l’usage de la psychanalyse dans l’accompagnement.
La question reste ouverte.
Au regard de tout ce qui vient d’être dit et, pour m’approcher de la fin de cette conclusion, je voudrais préciser que si la création de liens avec ses adolescents est préalable, le psy, se doit de provoquer l’acte de parole chez cet autre. Très souvent, les adolescents nous disent « À quoi ça sert de parler ».
Pour ma part, j’entendrai volontiers cette remarque comme un constat dont ils nous font part et une question qu’ils nous adressent. Constat d’avoir été dépourvu de la parole, parce que parlé par un autre, constat d’y avoir renoncé, faute d’avoir été entendu. L’acte est alors, souvent, le mode « d’expression » dont ils s’accaparent. Question qui pourrait vouloir dire : « est-ce que toi tu sauras m’entendre ?». « La parole est un acte »2 rappelait Lacan. Il écrira aussi : « …Plût au ciel que les écrits restassent, comme c’est plutôt le cas des paroles : car de celles-ci la dette ineffaçable du moins féconde nos actes par ses transferts »3.
Ne devons-nous pas, alors, encourager l’adolescent à passer à l’acte ?… Celui de sa parole.
1in Proposition du 9 octobre 67 in Scilicet
2Ecrits, Seuil 66 p 351
3Ecrits Seuil 66 p 27



