La fin de la prise en charge, enjeu de séparation
La fin de la prise en charge, enjeu de séparation
par Nelly VIRLOUVET
Psychologue, psychothérapeute,
accompagnatrice psychosociale
Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003
Pour que l'arrêt de la relation d'aide fasse séparation et non-rupture.
Parler de la séparation n’est jamais une mince affaire. C’est pourtant bien de cela dont il s’agit lorsqu’on évoque la fin de la prise en charge, dont il serait illusoire de penser qu’elle arrive en son temps dans une rectitude qui irait de soi.
Dans un vécu commun, le terme même de séparation nous convoque assez facilement du côté de l’angoisse de séparation, du côté de la perte, de l’abandon, de la souffrance, de la blessure, de la renonciation. Il serait faux de penser que ces sentiments sont étrangers à l’institution MÉTABOLE lorsqu’il s’agit de penser la fin de la prise en charge.
Pour autant, il s’agit bien de ne pas réduire en sa coïncidence l’angoisse de séparation au processus de séparation.
Car se séparer, c’est aussi grandir, devenir sujet. L’étymologie nous invite à ce repérage signifiant, où séparation s’origine de la racine « par » ou « per » contenue dans le verbe « parere » signifiant « mettre au monde ».
Se séparer serait alors aussi se faire naître.
La séparation du côté institutionnel
Le procédé d’admission est cerné, balisé, repéré dans ces diverses scansions comme autant d’accroches qui ne peuvent que permettre le changement et garantir une position d’idéalité. Ce qui est investi, c’est la création du lien dans sa dynamique réparatrice.
En effet, souvent, l’admission est teintée de configurations chatoyantes, de fantasmes novateurs, de ténacités maternantes, de réversibilités gratifiantes, d’affirmations narcissiques.
En fin de parcours, il nous faudra aller regarder l’écart de ce qui avait été initialement projeté, entre le projet engagé et le projet abouti.
Cela mobilise parfois du déplaisir, la peur de la déception. Nous n’avons pas forcément envie d’aller voir les échecs, la « petitesse ». Entre ce qui aurait pu être et n’a pas été, il y a la place pour la culpabilité. La sortie nous ramène tout droit à la castration.
Pour autant, la séparation n’est pas évitée. Dès le départ, quelque chose en est dit. Elle est indiquée dans le projet d’accueil comme une étape importante du déroulement de la prise en charge « dans la mesure où la prise en charge est limitée dans le temps et où l’échéance des 21 ans est connue de tous depuis le début, on peut considérer que ce travail commence dès l’admission et traverse toute la prise en charge ».
Elle est donc saisie ici dans son repère temporel connu de tous, où il faut s’éloigner d’une géographie familière, dessinée coûte que coûte dans ce territoire de l’accompagnement psychosocial ; c’est la loi du temps. Elle ne peut donc apparaître comme un caprice, une position arbitraire. C’est important pour ces jeunes pour qui le rapport au monde est souvent appréhendé sur ce versant d’un autre qui déciderait, trancherait, comme indexé de ces premières relations à un autre maternel tout-puissant.
Cette mise au travail de la séparation traverse la prise en charge notamment au moment de la contractualisation.
Des contrats sont signés régulièrement, le premier au bout de 3 mois, les autres défilent tous les six mois. Manifestement, c’est l’occasion pour chacun de confirmer ses engagements, de valider la pertinence du projet et de vérifier les signes de concordance ou d’écart. Ce sont aussi des moments ou la séparation est mise en scène, puisque la question de continuer ou de s’arrêter s’y trouve posée.
L’angoisse de séparation est mobilisée, qui peut être énoncée par les jeunes dans la crainte de tout perdre ou dans un retournement d’invulnérabilité. Mais la mobilisation psychique que suppose la séparation est aussi présente dès l’admission puisque le jeune est invité à se séparer d’un fonctionnement initial, à se déprendre d’une place.
Les jeunes adolescents qui arrivent à MÉTABOLE y arrivent bien souvent avec une histoire de vie rarement banale, toujours traumatique. La séparation s’y est invitée sous la forme d’un destin mortifère. Il peut se déguiser sous des formes différentes, mais il y est toujours question de violence, dans la disparition, dans l’abandon, dans le rejet, dans l’insuffisance.
Il a fallu s’exiler ou être exilé de l’autre dans une modalité qui laisse libre cours à l’angoisse et à la destructivité. Il y a toujours cette dimension d’effraction, de perte de limites, d’emprise, qui laisse de l’impensable.
Le jeune s’offre une position de victime, de laisser pour compte, avec ce sentiment d’être noué à l’autre sans qu’il y soit pour quelque chose.
Le lien devient alors facilement, celui de l’emboîtement, d’un espace impossible pour un dégagement subjectif.
La séparation du côté de l’accompagnateur psychosocial
Le premier récit offert à l’admission nous permet de décrypter les fêlures de la séparation qui ne vont pas manquer de revenir hanter le dispositif dans leur répétition.
La fin de la prise en charge ne manque jamais de réactiver les séparations brutales dont ces jeunes sont tissés, comme si elles ressurgissaient dans leur imprévisibilité d’avant, revivifiant l’emprise d’une image maternelle qui, selon son bon vouloir, déciderait d’un lâcher.
En ce sens, il s’agit de penser la fin de prise en charge dès le début, pour circonvenir cette répétition, dans la mesure où elle assigne à une place désastreuse.
Penser la séparation dans une temporalité permettra progressivement ce décalage qui viendra témoigner d’un bougé dans la relation à l’autre. Aussi ténu soit-il.
Le travail de la séparation.
Puisqu’on se fixe comme un objectif essentiel, surtout parce que cela concerne des adolescents, que le trauma de la séparation ne fasse pas répétition, comment mettre en place une position d’accompagnement dans la modalité de séparation de l’accompagnateur psychosocial.
On peut l’entendre, dans la relation transférentielle spécifique à l’accompagnateur psychosocial, comme un lien bâti sur le mode de l’objet transitionnel dans la restauration d’un lien primaire, du narcissisme. Dans cet espace créé entre le thérapeute et l’adolescent, il y a bien une modalité transférentielle propre à la dynamique clinique que sous-tend cette position, dans la nature du lien et les modalités de séparation.
La fonction de cet objet transitionnel, dans la clinique infantile, permet à l’enfant d’appréhender la séparation dans une position subjective et de s’en restituer l’appropriation dans son illusion de l’avoir créée et l’adolescent dont l’enfance a été « effractée » doit pouvoir « régresser » pour élaborer du « je » (jeu) dans cet espace intermédiaire où Winnicott parle de construction du Moi et de différenciation d’avec l’autre.
C’est probablement cette notion d’illusion active, créatrice qui permet que la séparation soit fondatrice d’un autre lien que celui de l’inféodation à l’autre et permet qu’en soit restituée une légitimité subjective.
Et c’est la nature même de l’objet qu’il soit dissous, « de disparaître progressivement dans les limbes », il n’est ni abandonné, ni détruit, mais l’investissement qu’on en fait sur un objet unique se délite peu à peu pour s’investir ailleurs. L’illusion de toute-puissance de et sur l’objet ou la protection régressive qu’il apporte doivent se distribuer vers d’autres investissements.
La séparation peut pourtant ne jamais s’opérer lorsqu’elle reste dans cette dimension archaïque d’être à deux dans cette histoire. Il y faut la capacité à intégrer un tiers qui fait le tri dans cette relation. La configuration oedipienne du dispositif, -repérable dès le début, et ce, in vivo : les interlocuteurs étant différenciés dans leur fonction, leur lieu, leur rythme,- autorise cette circulation : l’aire transitionnelle de la relation au thérapeute introduit peu à peu de cette instance tierce que MÉTABOLE représente dès le début sur son versant socialisant.
Et la nature de la séparation ne se fait jamais de la même manière avec MÉTABOLE ou avec l’accompagnateur psychosocial. Les places sont nettement différenciées et complémentaires. Pouvoir quitter l’institution (pour en trouver une autre à l’extérieur) suppose que l’on ait pu quitter au préalable le thérapeute.
L’intériorisation d’une relation à deux, contenante, stable et cependant vouée au mouvement, donc à la perte, permettra l’intériorisation d’un cadre – tel que MÉTABOLE l’a posé comme fondement – susceptible d’assurer l’autonomie et le départ.
En ce qui concerne les particularités de la relation avec l’objet transitionnel que Winnicott cite dans son article « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels », j’en retiens quelques-unes qui me semblent pouvoir être transposées dans la position d’accompagnement offerte au jeune, la prise de possession, la permanence, la capacité à le détruire et à le reconstruire, puis le désinvestissement par intériorisation de la relation.
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C’est dans le processus d’admission où le jeune est invité à rencontrer 3 psychothérapeutes différents avec lesquels il doit avoir un entretien que peut avoir lieu la prise de possession. Au terme de cette procédure, il choisira de travailler avec l’un d’entre eux. De leur côté, les psychothérapeutes indiquent s’ils sont d’accord pour accompagner cette prise en charge. Autrement dit d’accord pour être « pris » dans ce lien réciproque, dans ce choix.
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Le psychothérapeute choisi devient alors « l’accompagnateur de vie au quotidien ». Il y a bien une permanence de la préoccupation.
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C’est au cours de la relation que se joueront, dans le rapport à l’objet, les affects d’amour et de haine que le thérapeute devra utiliser et supporter dans une capacité à n’être pas détruit par l’autre pour permettre à celui-ci de se libérer du poids de la culpabilité. Nous savons tous combien les rendez-vous d’absence, les téléphones muets, les « isolations phoniques », et les réflexions négatives nous « agressent ». Il est important de supporter et de désamorcer ces éléments négatifs.
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La prise en charge peut cesser lorsque la capacité du jeune à lier avec l’extérieur est opérante dans la constitution du lien social, la qualité du lien social venant alors témoigner d’une capacité de liaison avec la réalité, d’une restauration positive et d’une représentation réfléchie, réciproque, du collectif, détournant de la pathologie de la passivité ou de la revendication interminable, tout simplement parce que l’extérieur fait moins peur.
Situation clinique
Quitter une prise en charge six mois avant la fin, l’agir dans l’absence, le refus, l’entêtement peut apparaître comme un échec, mais il arrive fort heureusement qu’à la suite d’un investissement réussi, l’adolescent parvienne à créer les modalités de son départ sans pour autant faire éclater le cadre. On peut penser qu’au regard de « l’advenir du sujet », il y a bien une reprise active dans ce que cela témoigne d’un réaménagement défensif narcissique.
Tout était prévu pour que la prise en charge de Noémie se termine avec l’échéance des 21 ans. Elle est arrivée dans le dispositif à l’âge de 16,5ans. Ses précédents placements, comme pour MÉTABOLE, se sont faits sur sa demande.
Elle est alors descolarisée, dans une angoisse dépressive importante, n’espérant rien, enroulée dans un destin identitaire de malheur.
Noémie rend compte d’une histoire familiale où l’alcoolisme et la précarité ont détruit les liens parentaux et familiaux : violences, bagarres, incompréhensions et les enfants laissés dans un balancement d’absence et de fureur, expliquant cependant qu’avant, quand elle était petite, il y avait une vraie vie de famille.
Sa mère fuit, l’emmenant avec elle ainsi que son jeune frère.
Lorsqu’elle parle de la séparation, Noémie. reproche à sa mère d’avoir été faible et d’avoir mis trop de temps à se séparer de son père, et de lui avoir fait supporter un climat de violence pendant trop longtemps.
Ce qu’elle déroule au fil des entretiens, c’est une identification maternelle autour de l’impossibilité d’une réussite sociale, dans une lignée familiale construite ainsi et il n’y a pas de rémission possible, l’issue ne peut être que l’échec et l’impuissance, comme sa mère dit-elle. Quand elle parle du malheur familial, c’est pour en exprimer ce destin inexorable, et quand elle parle de la femme, c’est sur ce même versant.
Le monde est divisé en deux : ceux qui n’ont rien, dont elle fait partie, et ceux qui ont tout. Et la revendication est tenace.
Au fur et à mesure, un projet professionnel s’organise vers ce qu’elle avait présenté d’idéal à son admission, entendu comme un rêve inaccessible. Elle rêvait de devenir éducatrice ; elle quitte MÉTABOLE en ayant commencé une formation de moniteur-éducateur, on peut imaginer qu’elle sera un jour éducatrice...
Ce projet professionnel s’est mis en place difficilement, on peut aisément le comprendre. A chaque étape du parcours scolaire qu’il lui a fallu franchir, elle est rattrapée par l’inquiétude, la peur de l’échec, la projection d’un futur qui ne pourrait que répéter le malheur, comme frappée d’un ratage sans dégagement.
Le lien thérapeutique et les accompagnements à l’extérieur se sont faits essentiellement autour de ce projet, prenant à rebours la dynamique d’échec qui l’enserre : ainsi le jour où elle devait présenter son dossier d’inscription à l’école, et alors que nous avions une rencontre prévue ce même jour, elle vient pour me signifier qu’elle est trop fatiguée pour y aller seule. Je l’ai accompagnée, permettant ainsi l’étayage nécessaire pour qu’elle reprenne à son actif très rapidement son projet.
Elle peut donc entrer en formation dans cette école qui vient alors, à partir d’un espace intermédiaire, construire du social et c’est à ce moment qu’elle active la séparation qui commence par un délitement des rencontres ; elle vient de temps en temps, puis de moins en moins souvent, prévenant parfois de ses absences, mais cherchant surtout à se libérer progressivement d’un maternage qui n’a plus lieu d’être.
Elle finit quelques mois avant la fin programmée de la prise en charge par ne plus venir du tout, expliquant qu’elle peut se débrouiller toute seule.
Elle avait fait les démarches pour obtenir une bourse, pour pouvoir garder son logement et épargner un peu d’argent.
Et dans une lettre qu’elle me fait parvenir, elle renverse les rôles en me proposant « un dernier et ultime rendez-vous dans un endroit extérieur pour sortir du cadre habituel », témoignant de l’originalité de sa séparation.
Pour elle, configurée dans un parcours identificatoire à une mère maltraitée et soumise, pour qui la séparation n’avait été qu’un passage à l’acte , il lui fallait agir la séparation en son nom, l’entendre comme « sa possession », en tout cas, comme une reprise subjective: la séparation décidée par l’extérieur est encore trop brûlante pour qu’elle n’ait pas le sentiment d’être dominée par un autre. Il s’agit pour elle d’en reprendre une part active, la détournant d’une identification maternelle.
Le raccourci du contrat avec MÉTABOLE se signifiant alors non comme une rupture, mais bien comme une démarche singulière d’autonomisation.
Elle a su remercier de la fiabilité du dispositif ; la clôture avec l’institution s’est passée différemment, dans une organisation plus revendicative, mais cependant dans un nouvel ajustement à territorialiser l’injustice et la frustration sur son versant social, MÉTABOLE venant alors se configurer comme paradigme du « socius ».
Conclusion.
Chaque départ est l’objet d’une interrogation. Que savons-nous de l’avenir de ces adolescents lorsqu’ils nous quittent ? Eux savent que la porte du thérapeute leur reste ouverte dans un possible engagement qui prendra une autre forme, car le tiers, qu’a représenté MÉTABOLE à travers le cadre institutionnel est alors internalisé dans sa fonction symbolique et permet une fin de prise en charge par l’institution sous la forme d’un au revoir dans un processus socialisé et ponctuant. Le pot d’adieu et l’inscription de son passage dans un livre d’or sont autant de traces d’une histoire dont on tourne la page pour en écrire une autre.



