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Ruptures. Mise en acte d'un impossible à dire

Ruptures

Mises en acte d’un impossible à dire

 

par Evelyne MEUBLAT

 Psychologue, psychanalyste,

 accompagnatrice psychosociale

 

Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003

 

Comment interpréter la rupture lorsqu'elle intervient plusieurs mois, voire plusieurs années après l'engagement d'un travail . Rapports de l'acte et du dire.

 

Les ruptures sont une mise en acte de ce qui ne peut pas se dire. Elles sont à entendre comme signe de l’impossible ou bien d’une demande qui n’arrive pas à se faire jour. Elles sont le signe de ce qui se rejoue du côté de la pathologie de la séparation comme ratage ou abandon. En cela elles ne sont jamais vaines.

Absences, disparitions, silences témoignent d'un malaise, d'une souffrance, de l’indicible. Ils nous questionnent et nous renvoient souvent aux limites de nos interventions. Je vais tenter d'en présenter différentes modalités telles qu’elles me sont apparues au cours de ma pratique à MÉTABOLE.

L’accompagnement : cadre et clinique

Il me faut d’abord introduire brièvement quelques notions clés pour éclairer ce qui est en jeu dans ces situations de rupture.

La clinique à MÉTABOLE est majoritairement une clinique des traumatismes: séparation, abandon, violence, quête de la reconnaissance, exil, tels sont quelques-uns des termes que nous pouvons employer pour donner un aperçu des modes d’existence dans lequel le sujet a été pris et qu’à son insu il répète. C'est une clinique du Réel. Nous entendons par là ce qui à la fois insiste dans sa dureté et revient toujours comme impossible à supporter. Tout sans cesse y ramène et l'élaboration sur la scène psychique n’adviendra qu'à partir de ce qui peut éventuellement être saisi de ce réel-là. La visée de l'accompagnement est d’exiler cette jouissance toujours en excès de son poids de réel traumatique en la faisant passer au dire et, par cette opération, de permettre au sujet une rectification : ainsi pourront être remaniés les liens familiaux, amoureux, les conduites scolaires, professionnelles, la traversée des deuils, les épreuves de perte et de séparation. En cela l’accompagnement est adéquat au travail thérapeutique. Mais il s’y greffe toujours cette immersion accrue et répétée dans le réel, ce « cognement » récurrent avec sa contrainte.

La rupture est un mode de séparation

Le trajet à MÉTABOLE offre la possibilité en nouant un lien à l'Autre de se réapproprier son histoire et du coup de consentir à prendre à son compte ses propres écarts, ses ratages, ses failles. Chacun va s'y prendre différemment, va s'en saisir ou non pour dire, pour rejouer, reconstruire quelque chose de son être. Une des difficultés précisément est de consentir à faire ce chemin auprès d'un autre, en sa présence, d’accepter d’être accompagné. Cela pose la question de la possibilité ou non de dialectiser ce rapport présence/absence. La rupture apparaît alors comme une mise en acte de cette problématique. Une des visées de l’accompagnement est alors de permettre à un sujet de pouvoir authentiquement opérer sur son mode de séparation d’avec l’Autre. Séparation qui ne serait plus alors une effraction, une précipitation pulsionnelle, mais bien plutôt un acte hissé à la hauteur du symbolique, pris dans l’élaboration.

Différentes modalités de ruptures

Comment donc entendre ces modalités de rupture et comment y répondre? Le dispositif inscrit le jeune dans l'espace contractuel où sont entre autres établis des rendez-vous avec l'accompagnateur qui scandent et structurent le temps et l'espace. Il lui est demandé d'y être régulier. C’est déjà lui demander beaucoup, c'est déjà une difficulté et une épreuve. Cependant pour certains le jeu souple avec cette exigence, le lien maintenu par les appels téléphoniques, les rencontres à l'extérieur pour différentes démarches font que l'espace est investi et que l'élaboration bon an mal an tient le coup. On pourrait parler là de petits ratages occasionnels, repérables, dialectisables. Toujours réintroduits dans du lien. Mais pour d’autres ce qui est offert là va être mis à mal. Si toute rupture peut apparaître comme une séparation qui ne sait pas se faire, elles n’ont pas toutes le même fondement ni la même logique.

  • Il y a des ruptures sur le mode de ce que j'appellerai l’« irruption pulsionnelle ». Elle n'est pas forcément prévisible. Le sujet vient à un moment donné rencontrer pour lui quelque chose d'inaudible, d'insoutenable. Il ne peut alors que se désengager, comme si la remémoration d'un vécu refoulé se faisait insupportable. Le lien à l’Autre ne tient pas devant cette effroyable certitude. Il y a là un retour du Réel qui ne peut que mener à la cassure, le sujet y répète son mode de jouissance faisant de la situation un impossible. C'est pour nous l'impuissance face à la décision inconsciente du sujet d'être dans sa solitude, se soustrayant à la demande de l'Autre.

  • Il y a ces disparitions/silences qui face à une demande répétée cèdent ou bien font rupture pour installer un mode de pouvoir, mode de jouissance à l'objet-thérapeute; tout n'est pas forcément perdu, nous sommes plus dans une phénoménologie de la discontinuité, avec des mini-ruptures répétées; ce sont des modes de présence-absence avec des temps de silence, mais il y a place pour l'Autre.

  • Une rupture radicale peut parfois faire émerger une demande. C'est après-coup repérable comme un temps de réflexion, un point d'arrêt qui appelle une limite. Quelque chose se dialectise alors et le sujet peut prendre à son compte son acte et entendre ce qui s’y dit. Il y a alors une oscillation entre ces temps d'invasion pulsionnelle et ces temps plus ouverts à la dialectique et à la symbolisation.

Voici pour illustrer mes propos trois courtes vignettes concernant trois jeunes et trois situations différentes. Nous ne pouvons retransmettre ici une analyse clinique détaillée. L’idée est plutôt de donner quelques éléments-clés, évocateurs je l’espère.

Sara, le retour sauvage de la pulsion

Le premier contact déjà est difficile avec cette jeune fille. Elle montre une grande agressivité à l’encontre de la thérapeute, ainsi que de l’institution. On peut y entendre un refus, et une certaine massification de la haine de l’autre. Cependant à la suite d’un entretien à MÉTABOLE elle sait se montrer posée, engagée et surtout assez lucide sur ses agissements et leurs conséquences possibles, elle dit avoir là une chance à saisir. Alors, elle se met au travail: respect des exigences, acceptation des contraintes, retour réussi à l’école. Dans le même temps, elle déplie dans ses entretiens toute une palette de ses affects et de ses identifications: rejet et haine de la mère, deuil impossible du père, amour pour celui-ci, fascination pour sa violence. Elle sait repérer combien sera difficile pour elle de se déprendre de cette pente à la destruction. Dans le présent la question essentielle est de se séparer de son ami qui est violent et dangereux pour elle. Elle a bien repéré qu’elle recherche là quelque chose de son père. Les choses tiennent, avec ici et là quelques absences. Mais elle revient alors, dit qu’elle avait « la rage » et se remet au travail.

Puis Sara est enceinte. On est impressionné par son discours alors si normatif, comme si déjà la maternité était pleinement intégrée et accueillie. C’est là où la déchirure se produit. Quelque chose en elle ne tient pas, est trop profondément désuni entre ce qu’elle voudrait bouger pour elle et peut-être au fond, dans le travail d’accompagnement, pour l’autre, tant les contacts avec moi pouvaient paraître authentiques et confiants notamment lors de mes visites à sa résidence. Au moment de la rencontre avec ce devenir-mère, elle s’engouffre à nouveau dans la violence comme si rien ne pouvait l’en détacher. Elle nous dit avoir porté plainte contre son ami pour une agression, en fait elle consent à se faire battre; rien n’y fera, et nos interventions répétées ne pourront rien contre cette décision inconsciente où elle reproduit la violence parentale. Elle rompt tout lien avec MÉTABOLE et avec moi-même. Cette rupture elle l’endosse, c’est contre elle-même qu’elle opère, comme si aucune main tendue à ce moment-là ne pouvait être attrapée. La précipitation pulsionnelle, qui la fait être objet de la violence de l’autre jusqu’au pire, comme une mauvaise rencontre avec le père, va contre l’effort à fournir pour introduire une élaboration symbolique. C’est le réel sauvage qui l’emporte.

Il est très difficile de penser parfois que l’on n’a peut-être pas tout fait, pas ce qu’il faut. Pourtant, ce n’était ni l’heure ni le moment. Là où elle voulait tant se séparer des “mauvaises choses”, ça ne cède pas, elle a encore à traverser cette douleur d’elle-même. Peut-être plus tard sera-t-elle prête à saisir l’opportunité d’une autre rencontre.

Jane, la certitude solitaire.

Jane se présente avenante, parleuse, demandeuse. Mais très vite on repère combien nulle contradiction venant de l’autre n’est tolérée. Après une demande et une présence inflationniste, elle disparaît; on a pu repérer après-coup que cela correspond à un moment où elle a trouvé un stage dans une société multimédia, elle y passe tout son temps et s’engouffre littéralement dans l’écran de l’ordinateur. Elle se fait injoignable. Elle dira en revenant qu’elle ne veut venir me voir que si elle va bien. Une deuxième série de rendez-vous s’inaugure, je suis auprès d’elle aussi pour des recherches de formation, mais elle le vit très mal, car c’est déjà le signe pour elle qu’elle n’est pas capable de se débrouiller seule: pas de compte à tenir avec l’autre. Puis à l’été, elle disparaît de nouveau. J’apprendrai quelques semaines après qu’elle est hospitalisée pour une intervention gynécologique assez sérieuse. Elle réapparaît, le discours est inchangé, mais elle accepte que je me mette en contact avec l’hôpital. Le jour où nous devons nous y rendre ensemble elle a de nouveau disparu depuis un moment. La question de l’opportunité de l’accompagnement se pose de plus en plus.

C’est alors que par deux fois elle m’appelle pétrie d’angoisse, elle est dans sa chambre, est “dévisagée” dit-elle; je comprends en arrivant qu’elle s’est mis une crème pour les boutons et qu’elle a fait une allergie. Mais cela est prétexte à illustrer la grande angoisse dans laquelle elle se trouve, elle est bien consciente que rien de ce qu’elle a entrepris n’a abouti et qu’elle est dans l’impasse. Elle me dit que je ne peux rien pour elle. J’ai pensé alors que quelque chose opérait dans cet appel et que cet aveu pouvait être dénégatif. Cependant dès que le lien s’instaure, l’alliance offerte est dénoncée elle redisparaît amenant l’institution à poser un arrêt définitif. Elle a refusé toute autre orientation proposée. Toute intervention devient quasi invalidante.

Il y a eu là certes une ébauche de demande, un appel tout du moins à chaque ratage, mais la certitude de la solitude a fait barrage à une alliance possible qui mettait en péril parce qu’elle demandait à renoncer à cette entièreté de soi-même.

Hanna. « durer dans la durée ». Un pari possible, de la jouissance au sens.

« Durer dans la durée » est une des énonciations de cette jeune fille, on pourrait dire que c’est l’énonciation d’une demande et d’une plainte. Cela n’a pu se dire qu’après moult revirements et une rupture inaugurale.

Quand Hanna arrive, il y a un engouement rapide, une élaboration s’engage, elle aborde très vite ses difficultés: instabilité, influence, oublis, mensonges. La complexité de la problématique familiale et son effet ravageur est dans le réel l’écueil à l’aider à contourner. Elle se remet au travail au lycée, trouve un job pour l’été, est très régulière à ses entretiens. C’est alors que très rapidement apparaît une suite de malaises qui la conduisent plusieurs fois aux urgences. Attentive à ses symptômes, je me rends plusieurs fois dans son foyer, je suis près d’elle quand elle décide d’arrêter son travail, là encore quand elle appelle tentée par un passage à l’acte suicidaire. Mais pourtant en plein mois d’août elle se fait inaccessible. Le téléphone ne répond pas, elle n’est pas au foyer. Je serai contactée par un service de psychiatrie où elle a été hospitalisée pour une tentative de suicide. Je décide avec l’avis de MÉTABOLE de l’accompagner à un centre de crise dans Paris, elle en est d’accord, nous nous y rendons, elle doit y retourner, nous devons nous revoir, et là de nouveau “les ponts sont rompus”. Où est-elle ? Dans sa famille, je le saurai plus tard. Elle n’a pas pu ne pas céder à cette jouissance mortifère, à cette fascination du retour à la maison là où ont été vécues les scènes traumatiques. Tentée par la transgression, voulant être à cette place où elle est tout à la fois niée et objet de jouissance, et ne pouvant qu’avoir envie de disparaître. Rien ne semble alors possible pour recréer le lien, je ne peux m’autoriser à la contacter dans sa famille. C’est l’intervention de MÉTABOLE et de son éducatrice qui permettront qu’elle se ressaisisse. Nous décidons alors de poser un arrêt définitif à l’accompagnement, ce qui après coup apparaîtra dans toute la dimension de son effet thérapeutique.

Elle est reçue à MÉTABOLE, il lui est demandé de venir me voir. Elle va me dire combien elle ne peut supporter qu’un interdit soit posé dont elle m’attribue la responsabilité et la charge. L’accompagnement reprendra après plusieurs entretiens où je tente de réintroduire du sens, l’invitant à nommer chaque chose à sa place. Elle en vient à dire qu’elle n’arrive pas à “durer dans la durée”. Depuis, les passages à l’acte cessent, prenant dans le dire une dimension symptomatique corrélée aux trajets identificatoires, qu’elle arrive à repérer, les rêves d’angoisse surgissent. La tentation est grande d’échapper, de se désinscrire, mais pourtant sensiblement elle peut s’engager et tenir. Le travail se poursuit pendant quelques mois, un réel travail d’élaboration. Parallèlement, elle a le projet d’emménager avec son ami, sa première relation affective stable. Et puis à la rentrée de septembre après m’avoir dit combien elle tient à conclure “comme il faut” son itinéraire à MÉTABOLE, voire même à poursuivre avec moi ultérieurement, elle interrompt sans un signe à quelques mois de la fin prévue. Que retenir de ces différentes situations ? Que mettent-elles en jeu ? Qu’apprend-on sur ces jeunes et leur pathologie, et sur le bien-fondé des accompagnements ? Une série de questions s’annonce que nous ne pourrons ici toutes déplier.

L’accompagnement. Dire /faire/savoir-faire.

  • Parler ne suffit pas à faire d’un dispositif une thérapeutique. La parole peut avoir des effets d’apaisement, elle peut aussi aller à l’inverse. Autant elle est “libératrice” dans la levée du refoulement autant du coup elle fait apparaître le symptôme dans sa nudité et engage à un temps de déconstruction. Il faut donc en tenir compte dans cette pratique particulière à MÉTABOLE et ne pas forcément viser à “faire dire” quelque chose qui pour l’heure n’est guère abordable. Autrement dit, plutôt travailler avec la défense et savoir respecter le silence. On a vu comment (avec Sara) une amorce d’élaboration peut conduire à un mur.

  • La parole n’est pas orthopédique. Elle doit à chaque coup être entendue dans sa singularité: parler, comprendre, analyser, s’entendre dire, pour certains, ce sera possible, pour d’autres non. L’accompagnement est aussi affaire de savoir-faire, c’est aussi là qu’on nous attend: savoir-faire avec l’autre, avec ses propres difficultés au quotidien, avec son embarras voire son inaptitude face au monde. Il est alors opportun d’être là, à côté, pour accuser réception du dire, mais aussi du faire, l’orienter. Pour cela il faut savoir prendre en compte à l’occasion un passage à l’acte comme un acte adressé à l’Autre.

  • L’acte de l’accompagnement est alors à situer comme nouage et bordage de l’action du jeune : par notre présence souple, l’amener à se déprendre de sa prise confuse dans l’autre; l’aider à trouver la place pour ses inventions et ses arrangements propres et à reconnaître son malaise. Si l’on vise une efficacité, c’est celle qui consiste à amener le sujet à accepter ses choix et ses décisions, et à reconnaître en quoi ses actes portent à conséquence. Autrement dit, l’inviter à se déplacer de cette position de victime, d’assisté, de laissé pour compte. L’aider dans l’après-coup à construire un savoir, qui vienne éclairer son histoire.

Le temps et le choix

Pour cela, il faut laisser du temps au temps. C’est un des enjeux et une des difficultés du travail. Difficulté parce que s’il y a une limite voire un arrêt à poser, il doit être posé au moment adéquat. Difficulté parce que l’on ne peut tout savoir à l’avance, même si l’on peut s’appuyer sur nos références cliniques et notre connaissance de la psychopathologie. L’accompagnement d’un jeune prend du temps, ne peut être éprouvé que dans le temps. Il est alors bien difficile de trancher dans cette apparente contradiction : « il ne peut pas, il ne veut pas, cela ne lui convient pas » -versus- « en posant cet acte, en faisant cela, il nous dit, nous demande quelque chose ».

Peut-être faut-il s’appliquer pour un temps à ne pas trancher là où il rompt; peut-être faut-il rester aussi souple qu’un élastique. Pour certains au bout de ce temps pourtant l’élastique va rompre, il faudra mettre un point d’arrêt. Devait-il être mis plus tôt ? Ne faut-il pas leur laisser le temps de naviguer dans ce temps-là, d’aller au bout de ce bout-là ?

Ce temps est le temps pour chacun d’un choix, celui de consentir ou non à en passer par l’autre pour traiter ses peines, ses difficultés, ses embrouilles, tout autant que ses réussites (on ne mesure pas à quel point ce sont parfois celles-ci qui font problème).

Choix qui n’est pas pour tous possible. Pour certains on l’a vu cela tourne court. Il semble qu’alors un temps de refoulement nécessaire suite notamment au traumatisme n’ait pas opéré. Je l’ai dit, ces sujets se sont construits dans des parcours chaotiques, ils ont déjà dû trouver pour eux-mêmes des réponses. Le sujet n’en est pas là où il pourrait céder devant ses défenses. Il n’est pas dans un temps où dire lui permettrait d’habiller le réel de sens, parce que le sens qu’il en a lui fait bien souvent horreur. Il doit poursuivre son errement avant de pouvoir trouver son mode de réponse et de résolution. La rencontre avec l’autre insiste dans sa répétition de ratage. On ne peut alors que constater l’impossible. N’empêche que le temps doit être laissé à ce sujet-là pour qu’à tout le moins il lui revienne un signe de ce qui lui incombe de son acte, qu’il y endosse sa responsabilité de sujet.

Il ne sera pas dit que ce qui a été déposé là auprès de l’autre, ce qui a parfois été initialisé, n’aura pas compté.

Rupture/ ratage/abandon

La rupture renvoie au ratage de l’amour. Dans le champ de l’amour, la rupture est un mode de réponse sur le versant passionnel : le sujet dans son impuissance à régler son rapport imaginaire à l’autre comme objet, le jette, le casse, le brise, veut l’annihiler, l’amour peut virer à la haine. Seule réponse possible à une demande d’engagement elle confine souvent au hors-sens. On entrevoit là la dimension inconsciente d’un stade archaïque qui met en jeu les pulsions agressives et sadiques et qui ne peut éventuellement se déplier que dans la perspective d’un réel amour de transfert, lorsque le sujet y est prêt.

Il faut donc laisser du temps même si nous éprouvons parfois cette étrange sensation du hors-sens. Il faut laisser au sujet le temps même de sa rupture, en estimant bien sûr ce qu’il y rejoue, et sans le mettre en danger. Alors, il peut arriver comme nous l’avons vu avec Hanna que s’introduise un sens. Ce n’est pas à systématiser bien sûr, il y a là toute une palette de réponses à inventer. N’empêche que celle-là à ce moment-là a fait son effet. Cette jeune fille a accepté d’essayer d’en passer par l’autre, et cela l’a menée jusqu’à cette phrase: “durer dans la durée”, comme sa signature. Ceci sur quoi pendant toute une période nous avons pu nous appuyer et qui a produit des effets dans le réel.

Pour conclure

La pratique d’accompagnement est une clinique en pointillés, en coupures, en absences. Quand advient une rupture, il faut l’entendre comme retour d’un réel impossible à dire, à adresser, un trou où le sujet est précipité et dont rien parfois ne peut alors le détourner, un ratage. À nous alors de ne pas en pâtir, objet que nous sommes, laissé là sur le bord du chemin. Il y faut alors de l’amour, pour que peut-être cette haine s’abandonne comme une vieille dépouille. Cela reste contingent. Ces trois jeunes femmes ont chacune à leur façon mis en acte leur question : rupture radicale pour l’une, disparitions répétées et refus pour l’autre, absences et retour pour la troisième, pour aucune d’elles l’investissement subjectif et la question rencontrée avec l’Autre n’auront été là pour rien. Je reste convaincue que ce passage n’aura pas été vain tant il aura pour un temps fait exister l’Autre et écarter le sujet de ses vérités imaginaires : victime, laissé pour compte. Il pourra moins s’en conter (compter) là-dessus ; la dette désormais lui incombe.