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La pertinence et les limites de l'usage de la psychanalyse dans le cadre de l'accompagnement

La pertinence et les limites de l’usage de la psychanalyse

dans le cadre de l’accompagnement

 

Par Philippe BENICHOU

Psychologue, psychanalyste,
accompagnateur psychosocial

 

Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003

 

Distinction entre les finalités de l'accompagnement psychosocial et celles de l'analyse. Problèmes posés par l'usage de la psychanalyse en institution. Conditions à la mise en œuvre de pratiques nouvelles de la psychanalyse. La psychanalyse appliquée à la thérapeutique.

 

Quelle application de la psychanalyse est-il légitime d’envisager dans le cadre de l’accompagnement psychosocial tel qu’il est pratiqué à MÉTABOLE auprès d’adolescents confiés à ce dispositif par les services de l’Aide sociale à l’enfance ?

Comment préserver l’éthique propre à la rencontre analytique et ce qu’elle cherche à produire, à savoir les effets combinés de révélation de la vérité du sujet et de modification de sa jouissance alors que l’accompagnement se fait avec des objectifs distincts d’une cure, à savoir trouver sa place dans l’Autre social sans s’aliéner radicalement à sa demande ?

Distinctions fondamentales

Présentons tout d’abord une série non exhaustive de distinctions fondamentales entre psychanalyse et accompagnement.

  • Alors que la psychanalyse vise à la révélation de l'inconscient, l'accompagnement est avant tout un soutien devant permettre à un sujet de vivre les prémisses d’une insertion dans des conditions psychologiques et sociales optimales.

  • Alors que la psychanalyse ne se déroule que dans le cadre de séances dans un cabinet, l'accompagnement y ajoute la présence régulière dans les lieux de vie du jeune, domicile, établissements de formation, etc.

  • Alors que la psychanalyse accueille un sujet pour une durée indéterminée, l'accompagnement se fait dans un cadre temporel qui n'est pas celui de l'inconscient, mais celui d'un âge précis ou d’une date fixée contractuellement.

  • Alors que la psychanalyse ne connaît pas d'autre protagoniste que l'analyste et l'analysant, le dispositif de MÉTABOLE y ajoute l'ASE à travers ses éducateurs et inspecteurs, MÉTABOLE lui-même à travers son équipe, sans parler des rencontres avec les familles, les enseignants, d'autres soignants.

Comment avec tant de différences envisager une orientation analytique de l'accompagnement?

Construction d'un savoir de la logique inconsciente du destin

Proposons pour commencer une définition de l'accompagnement comme une relation qui vise à clarifier chez un sujet l'orientation de sa propre vie. Il doit permettre sinon d'y parvenir dans les délais parfois brefs d'une prise en charge tout au moins d'en poser les bases. Alors que nombre d'adolescents rencontrés ont connu placements répétés, rupture des liens, perte des interlocuteurs privilégiés, violences psychiques et physiques, il est d'expérience de constater que cet ensemble conjugué à leur jeune âge les laisse aux prises avec un désarroi et une propension à l'errance peu propice à la construction continue d'un projet d'insertion.

Ce questionnement sur la façon dont on conduit sa vie ne peut faire l'impasse sur ce que l’œuvre de Freud a révélé à notre civilisation de la causalité inconsciente. Le premier usage de la psychanalyse consiste donc à repérer ce qui insiste dans la vie de chaque sujet comme l'effet de la répétition, contrainte de répétition disait Freud et dont Lacan avait fait un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. La psychanalyse, en tant qu’elle produit un savoir, nous permet donc de dégager une logique inconsciente à l’œuvre dans l’histoire de ces jeunes en nous centrant sur la notion de leur implication subjective dans leurs difficultés, c’est-à-dire en ne se limitant pas à une traumatologie qui consisterait à prendre ces sujets pour uniquement comme des victimes. Comme le disait Lacan, de notre position de sujet, nous sommes toujours responsables et une orientation analytique doit nous amener à ne jamais oublier ce point.

En pratique, cette construction peut se faire progressivement du fait des séances régulières et du recueil du discours du patient, mais aussi à partir des points de butée repérables au quotidien dans les difficultés spécifiques à chacun, que cela soit dans l’incapacité à prendre soin de soi, à investir un savoir, à faire barrière à des conduites addictives ou toute autre expression de la destructivité inhérente à la pulsion de mort.

Le style analytique de l’accompagnement

Ce seul repérage ne suffit pas et se complète d’une action. Qu’est-ce qui fonde cette action ? Aujourd’hui, les avancées récentes de la doctrine psychanalytique d’orientation lacanienne nous conduisent à une extension de la notion d’acte analytique. Au-delà de la neutralité classique, l’éthique de la psychanalyse permet de prendre parti à l’intérieur et hors du cabinet et de multiples institutions témoignent d’une pratique orientée par la psychanalyse et produisant des effets sur les symptômes sans nécessairement faire de leur éradication la seule visée du traitement.

Chacune de nos interventions dans le cadre de l’accompagnement se doit d’être pensée en fonction de l’effet visé et c’est là que l’éthique de la psychanalyse est convoquée. Toujours envisager chaque cas comme unique et comme nécessitant d’élaborer des solutions inventives et que le sujet percevra comme à lui-même destiné. Orienter l’action à partir de considérations diagnostiques minimales, à savoir l’opposition névrose – psychose. Le refus d’user de suggestion, le refus de décider pour le sujet sauf dans le cas de l’urgence à intervenir (décompensations psychiatriques, risques suicidaires, crise d’angoisse majeure…). Il ne s’agit pas de viser une norme pour le sujet, ou la pérennisation d’un idéal souvent mortifère, encore moins de traiter le symptôme par l’identification.

Dans le cadre de MÉTABOLE, nous considérons que ce qui légitime de façon essentielle le recours à ce style analytique d’accompagnement se décide au moment de l’entretien d’admission. C’est là qu’avec un jeune souvent rétif à tout travail psychique, peu demandeur d’aide « psy » et encore moins d’analyse, doit se construire a minima le dégagement d’une problématique reconnue par le sujet. Dès lors qu’un engagement de travail réciproque est donné par le jeune comme par l’accompagnateur à ce moment, cet engagement fonde cette légitimité.

Notre intervention repose alors essentiellement sur l'usage de l'acte analytique en tant qu'il vise à opérer une coupure de la chaîne signifiante qui fait la logique de la répétition repérable cliniquement.

Conclusion : limites de la référence à la psychanalyse

On ne peut pas parler de cure analytique dans ce cadre même s’il est certain qu’il y a des effets de l’acte analytique sur la jouissance mortifère du sujet. La cause n’en sera pas analysée comme à la conclusion d’une cure conduite à son terme. Il est d’ailleurs de constat régulier que la grande majorité des jeunes pourtant très engagés dans le travail ne poursuivent pas au-delà de la date de fin de prise en charge. Cela n’empêche pas pour nous que l’usage de la psychanalyse n’ait eu ici toute sa valeur et sa dignité.

Premier exemple : Livie

Livie est une jeune fille qui vient d’avoir 18 ans quand nous commençons à travailler avec elle, travail qui se sera étendu sur trois ans. Venue d'un des pays les plus pauvres du monde rejoindre sa mère partie en France sans un mot, alors que Livie et sa sœur jumelle avaient quatre ans, elle est l’objet en France d’un désintérêt maternel et se replie peu à peu dans sa chambre sans pouvoir se séparer d'une mère rejetante et dénigrante, alors que sa jumelle parvient à quitter le domicile maternel. Livie se trouve prise dans les rets d'une demande d'amour toujours déçue jusqu'au jour où l'intervention décidée d'une assistante sociale lui permet de se dégager, au moins dans la réalité, d'un discours maternel mortifère

Elle repérera avec nous l’insistance de cette mauvaise rencontre avec le laisser-tomber maternel et sa répétition dans ses relations amoureuses ultérieures, allant jusqu'à faire une tentative de suicide à la suite d'une rupture amoureuse. Elle pourra identifier un « je suis désespérante » dans lequel elle reconnaîtra une implication subjective qui opère comme un renversement dialectique et réduit la dimension de plainte adressée à l’encontre de l’autre qui faisait l’essentiel de son discours.

Tout en nous manifestant de façon très soutenante auprès de ce sujet aux traits dépressifs marqués, nous nous sommes efforcés dans le transfert de maintenir une orientation analytique à savoir la non-réponse à sa demande d'amour et à permettre que se produise la mise à jour d'un signifiant maître orientant la jouissance masochique de ce sujet.

Deuxième exemple : Anne

Anne rencontre un juge aux affaires matrimoniales à l'âge de 14 ans, à la demande de sa mère qui ne sait plus comment faire avec une fille avec qui elle se trouve dans des affrontements répétés au point qu’un jour, elle n’ait plus d’autre recours que d’appeler la police à son secours. Les parents sont séparés et le juge décide d’attribuer la garde au père, mais Anne y subit les humiliations d’un homme à la personnalité paranoïaque et revendicatrice. Les éducateurs chargés de son suivi repèrent cette maltraitance et elle arrive dans ce contexte à MÉTABOLE.

Nous entendons cette jeune fille énoncer dans le premier entretien un « je hais le genre humain ». Le diagnostic différentiel n’est ici pas évident, car Anne avait présenté des phobies alimentaires importantes dans l’enfance, un asthme important et une intolérance à tonalité persécutive aux moindres positions d’autorité de sa mère à son encontre. Anne ne s’engage pas dans un travail avec nous mais nous repérons un certain nombre de conduites problématiques qui la singularise. Elle ne parvient pratiquement jamais à être à l’heure, elle entasse des objets dont elle ne peut se séparer, elle s’épuise dans la multiplication d’activités alors qu’elle souffre de divers troubles somatiques et qu’elle ne parvient pas à se soigner, manquant toujours de temps. Engagée dans une terminale, elle fait vite preuve d’essoufflement et j’anticipe alors sur un possible échec et un effondrement dépressif et sur la perspective d’une impossibilité à poursuivre ses études.

Je pense alors que les liens familiaux très ténus dont elle parle doivent être tout au moins interrogés. Ayant rencontré sa mère à l’occasion d’un déménagement et ayant repéré son désarroi devant le rejet radical dont elle est l’objet par sa fille, je propose à Anne de rencontrer sa mère avec elle. Elle s’empare de cette proposition et nous engageons un travail régulier à trois qui permet que des liens positifs se tissent à nouveau entre mère et fille. Anne met ce travail au premier plan de ce qu’elle retire de sa présence à MÉTABOLE et souhaiterait que son frère puisse y être également admis.

Dans ce cas, l’orientation analytique aura consisté à entendre chez ce sujet le refus de la perte d’une mère idéalisée qui subsiste derrière la plainte adressée à la mère réelle clamant son impuissance et à lui en permettre la reconnaissance.