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L'espace institutionnel, au carrefour de l'identité et du changement

L’espace institutionnel, au carrefour

 de l’identité et du changement

 

par Jean-Marie VON KAENEL

Psychologue-psychanalyste,
ccompagnateur psychosocial

Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003

 

Changer, c'est n'être plus tout à fait le même. Peut-on réellement changer sans perdre son identité ? Comment devenir un autre tout en restant soi-même ?

 

J’ai le souvenir d’un exposé développé par un jeune biologiste, il y a quelques années de cela alors que je participais aux travaux du Laboratoire du Vivant de l’Université de Paris VII – j’avais été impressionné par les propos de ce biologiste, aujourd’hui de renom, qui tentait de nous faire entendre l’énigme et l’intérêt que constituait pour sa discipline la formalisation du vivant en tant qu’elle faisait marque de l’identité – je trouvais dans son propos l’expression précisément physicalisé de ce qui travaille également dans la clinique – a fortiori et sur un mode particulièrement critique dans la clinique adolescente. Et la meilleure façon de vous restituer très simplement cette énigme serait de prendre exemple sur l’espace que nous formons aujourd’hui

Chacun de nous, ici présent, se présente et s’éprouve parfaitement individualisé bien que pris en effet dans une masse biologique, vivante et cellulaire qui constitue l’espace dans lequel nous nous trouvons - chacun de nous sait qu’il participe à l’étendue de notre groupe, mais se sait également constituer un espace qui l’identifie - bien que baignant dans une même soupe biologique, une sorte de soupe biologique que l’on peut considérer indifférenciée, par exemple, chacun respire un peu l’air que sa charmante voisine expire (ça c’est pour les plus chanceux) et réciproquement, c'est-à-dire que chacun de nous repartira d’ici avec quelques cellules, quelques atomes ou quelques cheveux de ces voisines et voisins, c'est-à-dire qu’il repartira avec un peu plus de l’autre et un peu moins de soi… lui-même ayant tout aussi élégamment laissé un peu de lui-même – chacun de nous puisant ou accueillant finalement un peu d’étranger dans cet espace d’échange, et dans ce contact et dans ce mélange d’humeurs, s’y transforme tout en gardant sa forme – assurément, ce soir, chacun de nous ne rentrera pas à l’identique chez lui, mais sera néanmoins et heureusement reconnu par ses proches. Dans cette soupe biologique chacun de nous préserve sa forme et son identité tout en se modifiant – l’autre exemple, un peu plus commun, reviendrait à rappeler que pour un biologiste chacun de nous n’est pas celui qu’il était il y a quelques années – à quelques exceptions près, toutes nos cellules par exemple ont changés.

A mes yeux, cette énigme que se pose le biologiste reste éminemment cruciale pour le psychanalyste que je suis, particulièrement attentif à cette question de l’identité et du changementa fortiori lorsqu’il s’agit d’adolescence qui porte cette question à son niveau le plus critique – car psychiquement, il en serait un peu de même – vous venez à moi psychiquement en m’écoutant - comme vous accueillez l’effet sonore et représentationnel de mes mots qui viennent à vous – je me transforme psychiquement à votre contact et ma psyché trouve à s’étendre d’une façon singulière à vous parler dans cet espace comme votre psyché trouve à se transformer également à accepter ou à refuser d’accueillir mon propos. Chaque psyché s’étend dans cet espace, en acceptant de m’écouter, votre psyché s’étend, même si par moment l’un ou l’autre revient à ses propres pensées, et ma propre psyché s’étend tout également dans l’adresse que je vous fais – en m’écoutant, votre psyché accueille quelque chose d’étranger pour la faire sienne, ou la rejeter, et quant à moi, je veille à maintenir l’assise identitaire de mon propos alors même que ma pensée doublée de mes paroles se perd dans cet espace.

L’espace ou la possibilité pour Psyché de s’étendre, c’est aussi pour chacun la possibilité d’investir l’extérieur, de le faire soi tout en l’expérimentant comme différent, c’est la possibilité de se transformer sans perdre son identité, c’est la possibilité de savoir que ce l’on voit à l’extérieur, ce n’est pas du soi, mais de l’étranger qui peut nous transformer ou que l’on peut transformer – l’animisme, la projection, l’hallucination… tous ces phénomènes viennent précisément témoigner d’une possibilité inverse, quand la réalité extérieure est envahie par du soi psychique

L’anecdote peut prêter à sourire – assurément, elle ne surprend pas le biologiste comme elle intéresse vivement les chercheurs en immunité par exemple (pour illustration, la question qu’ils interrogent pourrait être celle-ci : comment du soi peut accueillir de l’étranger en le reconnaissant sans le confondre à soi et rejeter du soi par erreur – mais c’est encore une autre histoire) – c’est qu’une telle anecdote contient des enjeux essentiels - au centre de la question adolescente: celle de l’individuation, de la différenciation et de la transformation (autant dire déjà qu’il s’agit bien là à mes yeux des trois mots clés dont on peut souhaiter qu’il puisse en effet régir un projet institutionnel adressé à des adolescents en difficulté), les enjeux sont ceux d’une capacité à créer du lien, à accueillir de l’étranger et à se transformer au contact de l’étranger sans y perdre son identité ou son sentiment d’origine, celle de pouvoir s’étendre psychiquement et d’y trouver là matière à mieux fonder sa propre identité. Et tout cela revient à dire en effet: une possibilité d’instaurer de nouveaux liens.

Il me semble en effet vital pour l’adolescent que sa psyché puisse faire l’expérience de sa propre extension ou de sa propre étendue - vital qu’il puisse également y fonder là les enjeux de son individuation et vital également qu’il puisse en savoir quelque chose.

C’est dans ces conditions que me semble le mieux assurer la possibilité d’un authentique travail de transformation orienté vers l’individuation et la différenciation. Et les mots sont graves : la clinique nous donne souvent la mesure de la dette que certains auront à payer pour se savoir dégagés d’un destin anciennement assuré par d’autres, que le chemin peut être long pour certains à pouvoir se dégager du poids des identifications, combien douloureuse peut en effet se révéler cette voie de l’individuation et de la différenciation qui fait que l’on peut se sentir appartenir à … sans s’y confondre et s’y perdre, que l’on peut accepter de ne plus être comme… à l’identique – Pas si simple en effet de se différencier de sa soupe originaire et d’en sortir clairement individué, pas toujours simple non plus de s’exposer au changement en s’exposant au contact de ce qui est étranger, et d’y laisser quelque chose dans ce contact pour repartir avec autre chose sans se sentir dépossédé de ses racines…. Identité ne vaut pas pour identique – l’évidence est si simple - mais la tâche n’est pas toujours aisée.

Cet équilibre qui nous permet de faire devenir soi ce qui est étranger et de laisser ici et là un peu de soi tout en restant soi, reste éminemment central du point de vue du vivant et de la vie psychique, à l’image du subtil équilibre qui régit en effet le rapport entre identité et changement. Cet équilibre semble d’autant mieux garanti qu’il repose également sur une sorte de tranquillité ou de sécurité de base – cette tranquillité qui permet au jeune enfant de changer tout en restant solidement fondé dans un sentiment d’identité reconnu dans le regard d’une mère, regard garant de cette permanence, et dans le regard d’une mère désireuse d’un changement et d’un « grandissement » pour son enfant, désireuse que la psyché de cet enfant s’étende et fasse en effet l’expérience de l’espace et l’expérience de sa propre étendue.

C’est dire que l’affaire n’est pas toujours gagnée quand le trauma ou la pathologie de la dépression s’y mêlent par exemple. L’histoire de tel ou tel ado nous éclaire d’ailleurs souvent ce qui fit empêchement chez lui à pouvoir en effet se mouvoir tranquillement entre identité et changement, ce qui fit empêchement à ce que sa psyché s’étende. Et tout ceci me semble en effet d’autant plus vital que cette étendue de psyché ou cette possibilité pour Psyché de s’étendre ont pu être maltraitées ou empêchées à l’origine pour ces adolescents, que les refuges psychopathologiques qui ont pu se symptomatiser comme réponse à cet empêchement ou cette violence viennent à exprimer chez certains la nécessité d’une contraction (dépressive, autistique ou contracté autour du trou mélancolique) ou exprimer a contrario un déficit d’individuation qui les font agir à l’extérieur sans jamais rien savoir de leur psyché.

Pour nombre d’entre eux, la clinique semble nous avertir qu’ils ne savent plus où se spatialiser, alternant entre un refuge et l’autre – se réfugier dans sa chambre et dans l’expérience d’une extension psychique artificielle assurée par un toxique, agir et traiter la réalité extérieure comme si dehors c’était à considérer comme soi-même et agir sans penser, traiter l’autre comme on s’est vu traité et comme on se traite … Une sorte de confusion qui fait que l’espace psychique hoquette ou se convulse sans jamais trouver ce repos qui permettrait au sujet de se savoir psychiquement individué et spatialisé, de se savoir dans une possibilité de contact et de transformation au contact de l’autre - Autant dire, d’expérimenter le lien.

Cet empêchement se marque souvent de quelques extrêmes symptomatiques

  • quand c’est la seule identification à…. qui tient lieu et place d’un processus d’identité,

  • quand dehors fait fonction de soi, que soi ne peut être que du dehors et ne peut se représenter pour le jeune qu’à la faveur d’un dehors narcissiquement surinvesti le plus souvent d’ailleurs sur le seul mode de l’agir,

  • quand tout se replie sur soi, un soi replié sur lui-même dans une difficulté à investir la réalité, dans une difficulté à établir et repérer dehors ce qui peut être narcissiquement vital pour lui,

  • quand cette question d’une extension de psyché de soi ne parvient à emprunter que les voies factices, toxiques ou celle de l’image…

Et je ne retiens pas ici le champ d’une plus franche pathologie ou la question de l’identité trouve à se problématiser sur une mode encore plus critique.

C’est dire l’intérêt que suscite donc à mes yeux un dispositif qui propose au jeune l’expérimentation bienveillante de l’espace : un espace, un paysage proposé à l’extension psychique du jeune, un espace suffisamment large pour qu’un jeune s’y étende, entre quelques repères permanents et solides : l’institution et ses représentants, un coordinateur, un accompagnateur, un psy, un logement, une formation ou un travail, un compte en banque…. – espace sans doute trop large et peu supportable pour certains, mais particulièrement pertinent pour d’autres en ayant alors cette vertu de faire jouer transférentiellement une scène psychique sollicitée vers son extension – transfert d’autant plus riche qu’il peut être attendu que le jeune en apprenne également quelque chose de sa propre extension psychique au contact du psy.

Finalement, à quelques détails techniques près, l’analyste que je suis réserve donc au jeune qu’il reçoit cette même invitation – étendez-vous - étendez vous psychiquement, étendez-vous dans le cadre d’un dispositif à l’intérieur duquel vous vous identifierez et vous vous autoriserez du changement.

Tout l’intérêt d’un tel dispositif, et c’est en cela qu’il se différencie sans doute également d’un dispositif type foyer, repose à mes yeux sur ces quelques points : qu’il puisse d’abord accueillir et supporter sans trop d’ambivalence cette expérience critique de l’espace qui peut nous rendre un adolescent envahissant ou trop présent (c’est l’ado qui prend la tête) et quand sa présence ne vaut que par de l’agir – ou qu’il échappe dans son retrait et dans une incapacité remarquable à pouvoir investir de l’extérieur – c'est-à-dire qu’un dispositif puisse accueillir dans le mouvement même du transfert l’expérience possiblement violente d’une psyché totalement ignorante de sa propre étendue – « pourquoi as-tu fait ça dit l’adulte – je ne sais pas, lui répond l’ado »- il semble également souhaitable qu’un tel dispositif puisse intégrer la question de l’espace social à comprendre dans un rapport étroit à celle de l’espace psychique - enfin qu’il puisse proposer ce point de gravité essentiel qui permettra au jeune d’en savoir quelque chose – en savoir quelque chose de sa propre étendue psychique. Ce vœu marquant bien sûr aussi les limites d’indication d’un tel dispositif. Toute la question restant de pouvoir apprécier la capacité de tel ou tel adolescent à pouvoir se promener en effet dans cet espace - sans s’y perdre, c'est-à-dire sans disparaître des liens qui rythment cet espace – ou sans craindre ce nouvel espace au point qu’il vienne trop renforcer sa symptomatologie.