Spécificités de la construction des liens thérapeutiques à Métabole : malentendus et quiproquos
Spécificités de la construction des liens thérapeutiques à
MÉTABOLE : malentendus et quiproquos
Par Debora Rabinovich, Alain Gamichon,
Patrick Lemette, Joël Nahon & Didier Trezieres
Psychologues, psychanalystes,
accompagnateurs psychosociaux
Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003
Nature & spécificités des liens thérapeutiques. Apports de la modalité d'accompagnement psychosocial dans la construction des liens thérapeutiques.
Je vais tenter de rendre compte d’un travail de groupe dont la réflexion s’est échelonnée durant une année.
Ce qui caractérise le travail à MÉTABOLE c'est, en premier lieu, que les jeunes qui s'adressent à cette structure, pour y être aidés et "accompagnés", ne font pas cette démarche à cause d'un symptôme pris au sens psychanalytique du terme. Ils ne sont pas porteurs d’une demande, adressée à un autre, d'être soulagés d'une souffrance psychique dont ils sont le sujet. Ces jeunes, qui arrivent à MÉTABOLE, le font souvent sur le versant d'une demande sociale, se justifiant des significations les plus communes.
À partir de ce constat, il paraît évident que les cadres classiques de type psychanalytique sont inopérants. Ce n'est pas pour autant que la référence à la psychanalyse en soit invalidée. Ce n'est pas pour autant que nous n’utilisons que des attitudes de type éducatif. Globalement, la spécificité de MÉTABOLE est de maintenir une posture psychanalytique, par rapport aux jeunes et à leur évolution dans notre dispositif, quel que soit le lieu d’intervention.
Le cadre de MÉTABOLE, tel qu'il a été défini lors des communications précédentes, se pose, pour nous, en tant que support de mise en scène. En effet, c'est dans celle-ci que se déploie un processus thérapeutique qui n'est, en fait, jamais énoncé comme tel dans le livret d'accueil remis aux jeunes au moment de leur admission. C'est pourtant dans l'écart entre « ce qui s'entend dans ce qui se dit » que gîte l'effet thérapeutique.
Nous savons bien, nous accompagnateurs psychosociaux, que ce qui se joue dans ce cadre et dans cette mise en scène est différent de ce qui est simplement énoncé. Et c'est heureux, car la dynamique thérapeutique ne peut s'installer que s’il y a un quiproquo qui va naître à un moment ou à un autre. Nous empruntons volontairement ce terme de « quiproquo » au registre théâtral. Un quiproquo a lieu lorsqu’un protagoniste prend une personne pour une autre, ou une situation pour une autre. Il y a donc là une méprise féconde pour le déroulement de l’histoire, une substitution de personne où l’un est pris pour un autre ; un mot se substitue à un autre pourrait-on dire. Ainsi, nous nous situons clairement dans le registre de la métaphore. L’écart structurel de notre spécificité psychosociale, (c’est-à-dire l’alliance du psychologique et du social), n’est-elle pas à l’origine même de cette substitution ?
Le projet pédagogique de l’institution témoigne tout à fait de ce quiproquo. Il y est écrit entre autres : « ainsi, le psychothérapeute qui réalise un accompagnement psychosocial ne doit jamais perdre de vue que son objectif est moins de réaliser telle démarche ou tel accompagnement, que d'utiliser cette démarche ou cet accompagnement et le partage qu'il fera avec l'usager de cette réalisation, pour conduire progressivement ce dernier à un travail à caractère psychothérapique ».
Il y a donc là la possibilité qu'un quiproquo fécond apparaisse et organise cette spécificité du processus thérapeutique à MÉTABOLE. Nous allons bien sûr donner quelques exemples de ce que nous nommons « quiproquo », et tenter de saisir comment il peut être agissant d'un point de vue thérapeutique s’il est bien interprété ou, au contraire, vécu comme un obstacle s’il n'est pas pris en compte dans sa dimension de désir inconscient et qu’il se cristallise en malentendu. Un malentendu étant, lui, une parole ou une action mal comprise, ou mal interprétée par les protagonistes.
Ainsi, dans le cadre de MÉTABOLE, un jeune peut très bien solliciter son accompagnateur psychosocial, son thérapeute comme il est également nommé, pour un problème de logement. L'exemple qui va suivre montre comment, à travers cette recherche d'hébergement, le thérapeute utilise cette démarche pour structurer son diagnostic et son mode de présence. Il n'est pas dit là que seul le déplacement permette cette élaboration de la part du thérapeute, mais que, à travers un mode d'intervention social, il est éventuellement possible d’élaborer ou de conduire un processus thérapeutique.
Pascal
Pascal, (nous l’appellerons Pascal), est un jeune homme de 17 ans, grand, mince, caractérisé par une rigidité corporelle hors du commun. Lors de l'entretien préliminaire à l'admission, il se présente comme un étudiant studieux et volontaire. Il parle sans difficulté de son parcours dans un souci manifeste de clarté, notamment de ses deux tentatives de suicide à l’âge de 14 et 15 ans. À l’issue de cette première rencontre, l’accompagnateur se pose une foule de questions à son sujet :
-
Qu'en est-t-il de l'organisation structurale de la subjectivité de Pascal ?
-
Comment travailler son rapport au monde et lui permettre de l'organiser pour qu'il devienne supportable ?
Depuis deux mois que Pascal est admis à MÉTABOLE, il n'est pas parvenu à passer une seule nuit dans la chambre d'hôtel louée par le service. Il met en avant son hypersensibilité à la violence urbaine et les deux agressions dont il a été victime à Paris au cours de l'année précédente. Ses affaires personnelles demeurent chez ses parents et il dort chaque soir dans la chambre de son enfance. Malgré un placement d'un an en famille d'accueil avant son entrée dans notre dispositif, il n'a jamais pu quitter le foyer familial. Durant ce placement, Pascal prenait ses repas dans la famille d'accueil, mais continuait, néanmoins, à dormir tous les soirs chez ses parents. Dans le cadre de MÉTABOLE, il se trouve de nouveau confronté à cette difficulté de séparation. En concertation avec le coordinateur de la prise en charge, nous accédons à la condition sine qua non qu'il pose pour tenter de quitter le foyer familial : trouver un lieu d'hébergement autour de l'aéroport de Roissy, à proximité de sa ville de naissance. Un lieu fonctionnant comme un « refuge » selon ses propres termes, lorsque la violence et l’alcoolisme de son père deviendraient trop insupportables.
Le thérapeute accompagne donc Pascal dans sa recherche d’un hébergement hôtelier à proximité de l’aéroport de Roissy. Ils roulent ensemble dans la voiture de l’accompagnateur. Pour se rendre d'un village à un autre, en quête d'un hébergement dans les hôtels environnants, ils empruntent systématiquement les routes qui traversent l'aérogare, pour « gagner du temps » précise Pascal en proie à une agitation inaccoutumée. C’est lui qui guide son accompagnateur dans le dédale des voies de service et des terminaux d’embarquement. Les moindres recoins de ce labyrinthe n'ont plus de secret pour lui. Il se sent manifestement chez lui et circule sur son territoire. Ce qui lui donne l'occasion d’exposer sa relation singulière aux avions. L’accompagnateur découvre alors que Pascal entretient un rapport délirant avec les avions, et ce, depuis son enfance (Pascal est né le même jour que l’inauguration de l’aéroport de Roissy). Pascal lui apprend qu’il vient passer des heures entières à Roissy pour « sentir toutes les influences » (je cite) de ces engins qui incarnent la perfection, la liberté et avec lesquels il communique…Jamais auparavant, dans le cadre traditionnel du cabinet, Pascal n'avait fait allusion à cela…
Pascal et son accompagnateur continuent de cheminer d'hôtel en hôtel, sans pouvoir trouver une chambre disponible. Il ne reste plus que deux adresses potentielles, situées cette fois à Aulnay-sous-Bois. L’accompagnateur propose à Pascal qu’il le guide également dans cette ville et lui tend le plan de banlieue. Pascal l'ouvre, y jette un rapide coup d'œil et le range. Surpris, l’accompagnateur lui demande s'il a repéré les rues qu’ils cherchent.
— « Oui, je viens de mémoriser le plan » répond Pascal.
— « Vous venez de mémoriser tout le plan d'Aulnay en quelques secondes!!?... » s’exclame le thérapeute. Pascal esquisse un léger sourire :
— « Ça fait longtemps que je sais faire ça.. Pour moi, ce n'est pas difficile. Je mémorise un plan en le regardant attentivement un bref laps de temps. C'est pareil pour une carte géographique ou un plan de transformateur électrique... ».
Les questions diagnostiques consécutives à l'entretien préliminaire, opacifiées par la rigidité défensive d'allure obsessionnelle de Pascal, s'éclairaient au décours de cette « promenade clinique » par le foisonnement d'éléments nouveaux obtenus en quelques heures. De plus, c'était la première fois que des liens thérapeutiques se construisaient ainsi dans la voiture de l’accompagnateur. Peut- être parce qu’ils se déplaçaient réellement, et à leur insu, sur le réseau des signifiants de Pascal...
Ce fut en tout cas un moment de bascule qui marqua l'évolution de toute la prise en charge. Cet accompagnement permit au thérapeute de construire une modalité de travail beaucoup plus précise avec Pascal. En effet, quel contraste entre ce lecteur-enregistreur de plans, entretenant un délire interprétatif avec les avions, et l'étudiant hypomaniaque qu’il avait reçu dans son cabinet deux à trois fois par semaine. À partir de cet accompagnement clinique, où l’accompagnateur avait pu clairement repérer la structure psychotique de Pascal, la conduite du travail thérapeutique, submergée jusque-là par un contexte d'urgence assez énigmatique, empruntait des voies nouvelles. La question de l'hébergement renvoyait à présent à la dimension du corps de Pascal. Il s'agissait de lui permettre de trouver un contenant qui puisse marquer une limite réelle avec le monde extérieur...
Ce qui nous paraît essentiel à remarquer pour notre propos, c'est la posture que prend l’accompagnateur. Ce qui l'intéresse lui, c’est de porter la question de l’hébergement dans la réalité sociale et, dans le même temps, de rester à l’écoute de ce qui va émerger de la parole du sujet dans ce contexte particulier. On peut constater qu'à ce niveau il existe bien un décalage, un quiproquo, entre ce que le jeune vient chercher à ce moment précis (à savoir une solution pour son hébergement) et ce que le thérapeute va entendre. Mais cette posture n'est pas facile à tenir. A contrario de cette première vignette clinique, l'exemple qui suit tente de montrer que l'on peut facilement perdre de vue ce nécessaire quiproquo.
Aline
Aline est une jeune française originaire d'Afrique. Elle est arrivée dans le dispositif MÉTABOLE peu avant ses 18 ans et elle y restera jusqu'à ses 21 ans. Aline se présente comme une jeune fille discrète, parlant peu, avec la volonté de bien faire.
Les entretiens avec son accompagnateur sont plutôt pauvres en contenu. Ce qui est abordé porte sur la scolarité et les démarches administratives puis, avec le temps, sur l'accès à une vie professionnelle et les échanges avec la famille restée en Afrique...
Après avoir été logée pendant quelques mois dans une chambre d'hôtel, Aline est ensuite hébergée dans un studio loué par MÉTABOLE. Elle y restera près de trois ans, jusqu'à ses 21 ans. De son histoire, nous retiendrons qu'elle est arrivée en France très jeune (vers l'âge de 6 ans) avec son père. Après son installation, il était prévu que le père fasse venir la mère et les autres sœurs. Cependant, les choses ont pris une autre tournure. Le père a abandonné ce projet initial, préférant fonder une nouvelle famille en France. La mère et les sœurs d’Aline ne la rejoindront jamais. Suite à des difficultés relationnelles avec sa belle-mère, Aline sera placée en foyer, puis à MÉTABOLE.
Ce qui apparaît en premier lorsqu'elle arrive dans notre dispositif, c'est l'aspect plutôt dépressif et abandonnique de son comportement. Ce qui va nous occuper là, concerne une autre modalité de traiter l'hébergement. Lorsque Aline quitte son studio, lors de sa sortie de MÉTABOLE, celui-ci est dans un état de semi-abandon. L'entretien courant n'a pas été fait. Certaines tentatives, comme le lavage des murs par exemple, ont été plutôt malheureuses. Aussi, de nombreux travaux de remise en état sont nécessaires. Du point de vue de l'accompagnement psychosocial, l'accompagnateur est allé régulièrement au domicile de la jeune. Un an et demi environ après son installation, il a tiré une sonnette d'alarme : d'importantes traces d'humidité apparaissaient dans la salle de bain, entraînant un écaillement de la peinture, et la tringle à rideaux était cassée… Le dispositif MÉTABOLE se mobilise. Un ouvrier passe évaluer les travaux à réaliser, mais le dossier reste sans suite. L'accompagnateur lui-même tente de faire certaines réparations, sans effet notable quant à une reprise en main par Aline de l'entretien de son appartement. Elle-même essaye d’embellir en achetant des petits meubles de salon. Mais cet investissement ne tient pas. Et puis les "urgences " reprennent le dessus : Aline échoue au BEP. Nécessité de trouver une orientation nouvelle. Le temps file et les 21 ans approchent. On remet à plus tard cette question d'entretien du studio…
En fait, si l'on considère les différentes interventions avec Aline, elles ont toutes été produites dans la réalité, sans le moindre écart. Ici, pas de quiproquo visible. Il s’agit de traiter réellement les traces d'humidité, de re-fixer la barre de rideau, de remettre en état l’appartement…
Toutes ces interventions ont été pensées sur un plan fonctionnel. Une écoute plus distanciée aurait permis de prendre une autre mesure sur ce qui se jouait dans cette mise en scène. En effet, Aline avait émis le souhait que son père (habitant en banlieue parisienne) vienne l'aider à réaliser certains petits travaux, que « lui il savait y faire » (je cite).
Mais son père n'est jamais venu faire quoi que ce soit, ce qui nous éclaire sur la dimension de répétition dans laquelle l’institution a été prise. Même si l'accompagnateur n'avait jamais cru que le père intervienne, il n'a pas non plus saisi cette situation pour ce qu'elle recelait : à savoir les attentes d’Aline vis-à-vis de son père. Si tel avait été le cas, le quiproquo aurait pu alors s'énoncer. À partir de ce qu’Aline montrait comme abandon dans l'entretien de son studio, l’accompagnateur aurait pu orienter le travail thérapeutique sur le sentiment d'abandon que vivait Aline et sur son ressentiment vis-à-vis de son père. Dans ce cas, le ratage a consisté à se substituer réellement à un père défaillant. La dégradation de l’appartement montrait ce que signifiait le sujet : mon intérieur se délabre. Or, les visites au studio d’Aline sont restées vaines parce que trop en prise avec le fonctionnel qui n’a généré qu’un malentendu.
En résumé, nous pouvons donc dire que les visites au studio d’Aline n'auront pas servi à grand-chose d’un point de vue thérapeutique, parce que non prises dans une recherche de sens via un quiproquo. Bien sûr, d'un point de vue relationnel, le fait de se rendre au domicile d’Aline avait une signification et a été utile. Mais si on se réfère à l'effet thérapeutique, celui-ci n'aurait été atteint que si l'accompagnateur psychosocial avait eu en tête : « je vais voir Aline dans son studio pour travailler quelque chose de l'abandon paternel avec elle… »
L’accompagnement sur la scène sociale comporte toujours un risque au plan des liens thérapeutiques. Même lorsque le quiproquo est présent à l’esprit du thérapeute, l’accompagnement du jeune dans la sphère de la réalité sociale peut figer le travail en cours, selon la réaction (souvent imprévisible) du tiers constituant le troisième terme de l’acte d’accompagnement auquel le jeune et l’accompagnateur s’adressent.
Anna
Anna est une jeune fille de 19 ans, née en Afrique et arrivée en France à l’âge de 9 ans. La dimension culturelle, composée de sorts et de sorciers, est très ancrée dans sa famille. Peu après son admission à MÉTABOLE, Anna explique à son thérapeute que tous les déboires familiaux dont elle a été victime sont, en fait, la résultante de mauvais sorts jetés sur elle et sur sa mère. Par ses études et son mode de vie, Anna tente d’accéder pleinement à la dimension culturelle de l’Occident. Mais, la sphère de l’intime et de la pensée demeure sous l’emprise du traditionnel. Anna livre un combat intérieur entre ses deux cadres de référence et commence à accéder à la dimension de l’inconscient, ceci durant les premiers mois de prise en charge.
Puis, vient le problème du renouvellement de sa carte de séjour qui débute par un acte manqué : Anna a oublié d’effectuer sa demande de renouvellement dans le délai prévu par la loi. Elle risque donc l’expulsion au moindre contrôle policier quelque peu tatillon ; du moins, elle le vit comme tel. Dans un premier temps, elle se rend seule, à plusieurs reprises, à la préfecture de police de Paris. En vain. L’administration lui refuse son renouvellement et demande de plus en plus de justificatifs de situation qu’Anna a de plus en plus de difficultés à fournir. L’angoisse monte. L’état psychique d’Anna se dégrade sur un mode dépressif/anxieux. Elle demande à son thérapeute de l’accompagner pour trouver une solution à ce renouvellement impossible. Le thérapeute se rend avec elle à la préfecture de police avec, en tête, l’acte manqué initial d’Anna et la dimension du quiproquo à l’œuvre : à savoir qu’Anna rejoue avec l’administration toute la problématique du rejet et de la maltraitance qu’elle a subi de la part de sa mère, et dont les sorts constituent le point d’origine…
Parvenus devant le guichet du service concerné, Anna a à peine le temps de se présenter que la préposée aux cartes de séjour s’adresse à l’accompagnateur pour savoir qui il est. Aimable, il décline son identité et le cadre de son intervention pour l’association MÉTABOLE. A son insu, il vient de prononcer un mot magique : « association ». La préposée se fend d’un large sourire, déclare qu’elle va faire le nécessaire et emporte le dossier d’Anna qui observe cette scène en silence.
Après avoir disparu quelques minutes dans un bureau adjacent, elle réapparaît derrière son guichet et dépose la nouvelle carte de séjour tant convoitée. Dans l’esprit d’Anna, ce qui vient de se passer relève du « magique ». La seule présence de son thérapeute a suffi à résoudre un problème angoissant et qu’elle pensait sans issue. Cet événement signe pour elle la réalité de la toute-puissance de son thérapeute. Désormais, il n’est plus un sujet supposé savoir. Il sait. Et il a du pouvoir. Il est devenu un « sorcier blanc »…Cet accompagnement figera le transfert, et par là même le travail thérapeutique, durant plusieurs mois. Anna viendra rencontrer son accompagnateur dans le seul but qu’il lui dise la vérité sur le monde, ce qu’elle doit faire et ce qu’elle doit penser, se plaçant sous son emprise imaginaire. L’accompagnateur ne pourra jamais totalement se départir de cette toute-puissance octroyée par Anna, malgré les diverses tentatives d’interprétation de ce transfert figé par une représentante de l’administration qui, soudain, voulait se montrer agréable…
La construction des liens thérapeutiques peut donc se jouer à travers de multiples situations de la vie quotidienne. Ce qui fait lien entre les accompagnateurs psychosociaux et les jeunes, consiste en situations kaléidoscopiques. Il serait faux de penser, à ce niveau, qu'il n'y a que le thérapeute qui saurait se saisir de ces situations. Le jeune également peut profiter du concret de la relation au quotidien pour nouer quelque chose de l'échange thérapeutique. Dans le dispositif MÉTABOLE, le téléphone est un mode de communication important. Cette modalité d'échange est facilement utilisée dans les deux sens…
Oscar
Nuit du samedi 2 décembre au dimanche 3 décembre 2000. Oscar, un jeune homme de 18 ans, téléphone à son accompagnateur vers les 1 h du matin. Sa mère vient de décéder brutalement dans un incendie dont elle n'a pas pu s'extraire à temps. À partir de cet événement dramatique, le thérapeute fait un accompagnement de soutien. Par rapport à cette situation, Oscar construit une attitude défensive plutôt banalisante, avec un minimum d'expression émotionnelle. Puis, la vie semble reprendre son cours…
Nuit du samedi 1er décembre au dimanche 2 décembre 2001, un an après ce drame, soir pour soir, Oscar téléphone à son accompagnateur et laisse un message : il n'arrive pas à désencastrer son réfrigérateur en panne depuis plusieurs semaines, qui doit être changé dans les jours suivants. L'accompagnateur a tout à fait en tête cette date anniversaire et, au cours des entretiens des jours précédents, le décès de la mère a été évoqué sans que cela puisse être repris par le jeune. Les attentes du thérapeute autour de la question du deuil sont restées insatisfaites. Il aurait été tout à fait possible de n'entendre que ce problème de réfrigérateur inextricable. Et Oscar n'aurait rien su de la signification inconsciente de son acte. Son appel serait resté sans adresse. Mais de la place de l'accompagnateur, il était tout à fait inenvisageable de n'entendre que le manifeste de la situation. La similarité des dates, le coup de fil un samedi soir pour quelque chose de vraiment non urgent. Par ailleurs, Oscar n'était pas coutumier de ce type d'appel. Ce qui avait été mis en scène a donc été repris en séance. Non pas sur la question réelle du réfrigérateur, traitée téléphoniquement dans le week-end, mais bien sûr le rebond d'une date à l'autre. Et ce n'est pas seulement une parole autour du deuil de sa mère qui en a résulté, mais bien plus la question de l'inconscient et de ses manifestations.
Oscar était très défensif par rapport à cette dimension. Il n'avait bien souvent que sa bonne volonté à apporter à la compréhension de ses difficultés de vie. Cette fois, il a pu repérer quelque chose de son fonctionnement inconscient. Il lui était révélé et c'était lui qui en était le sujet… Bien entendu, il était tout à fait nécessaire que le quiproquo soit installé pour qu’Oscar puisse mettre en scène ce qui se passait en lui au cours de cette soirée anniversaire ; pour que cela puisse être échangé, joué avec son thérapeute se trouvant alors en mesure de partager avec lui le sens symbolique de la situation…
A la lumière de ces quelques vignettes cliniques, il apparaît que la spécificité de la construction des liens thérapeutiques dans le cadre de MÉTABOLE prend sa source dans le rapport de l’accompagnateur à l’institution et dans les divers actes d’accompagnement où la réalité sociale tient lieu de scène. Nous avons tenté de souligner la nécessité essentielle du quiproquo, comme moteur de ce qui va se jouer en dehors du cadre traditionnel du cabinet, comme ressort dynamique de la mise en scène. Ce quiproquo, c’est ce qui va permettre de continuer de distinguer les registres fondamentaux du manifeste et du latent, toujours présents dans la demande d’accompagnement. C’est ce qui va permettre à l’accompagnateur d’étendre son cadre thérapeutique dans la réalité sociale et de lire ce qui va s’y dérouler. De tenter de ne pas perdre de vue la dimension de l’inconscient et du transfert à l’œuvre, dans le partage d’un accompagnement vécu ensemble à l’extérieur du lieu habituel de soins.
Cependant, accompagner un jeune à l’extérieur constitue un moment délicat où le transfert est remis en question, c’est-à-dire ré-interrogé. Un accompagnement sur la scène sociale peut aussi bien le nouer ou l’écrouler, le figer ou le dynamiser. D’où la question fondamentale que l’accompagnateur se pose à chaque fois : que me demande-t-il ? Quel sens cet accompagnement revêt-il dans le travail thérapeutique en cours ?
Même s’il s’agit de « faire quelque chose ensemble », le thérapeute est, lui, attentif à ce qui le renvoie au contenu latent de la situation. Le transfert est le praticable de toute action éducative ou thérapeutique. L’accompagnement, quel qu’il soit, est pris dans ces mailles transférentielles. Le quiproquo réside dans le fait que le jeune est surtout préoccupé par la réalisation de sa démarche, par la dimension concrète de l’accompagnement. L’accompagnateur, lui, est avant tout préoccupé par ce qui se dit là sur le plan du transfert, qui est sans cesse à lire, à décrypter et à interpréter. N’oublions pas que notre outil de base, c’est l’interprétation du transfert dans sa dimension de répétition. Un quiproquo fécond est ainsi nécessaire pour ne pas enliser le transfert dans du malentendu, qui risque ensuite se répandre dans la sphère institutionnelle; une autre façon de dire ce que Lacan disait lorsqu’il affirmait qu’il n’existe pas de malentendu, mais que des malentendants…



