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Les premiers pas de la prise en charge

LES PREMIERS PAS DE LA PRISE EN CHARGE

 

par Corinne CASTETS

 Psychologue, psychothérapeute,
accompagnatrice psychosociale

 

Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003

 

Si la première rencontre est déterminante, les premières semaines d'une relation d'aide constituent une phase cruciale dans l'établissement des liens. C'est à ce moment-là que va pouvoir se nouer une relation dans laquelle la place de la confiance est centrale. Comment et jusqu'où « aller vers » un adolescent qui a tant besoin de l'adulte et, en même temps, s'en méfie au plus haut point.

 

Les adolescents admis à MÉTABOLE le sont souvent, car toutes autres structures de type foyer ou famille d’accueil ont été mises en échec. Ils n’ont pas trouvé de place, leur place. Ils rejettent tout cadre institutionnel et se retrouvent rejetés en retour par les structures, répétant ainsi l’exclusion et le rejet dont ils ont été victimes dans leur enfance.

La question des places, des lieux et des espaces, internes et externes est souvent au premier plan de leur problématique et ce qui intéresse ici mon propos.

Dans son projet, le dispositif de MÉTABOLE propose des espaces à la fois ouverts vers l’extérieur, du côté de la représentation et de l’insertion sociale, et des espaces plus fermés et contenants, symbolisés par le lieu d’hébergement du jeune et le cabinet du « psy ». Ces différents espaces sont reliés entre eux par les échanges réguliers et les liens entre les différents adultes concernés.

En dehors des rencontres prévues et balisées par les rendez-vous, l’adolescent est soumis à gérer son temps et ses espaces. C’est entre autres ce qui séduit beaucoup de jeunes au moment de leur admission, car ils perçoivent très vite ce champ d’ouverture vers l’extérieur, synonyme pour eux de liberté, non soumis au regard direct des adultes.

Du coup, c’est vrai, on ne sait pas exactement ce que les jeunes font de leur temps, et où ils le passent. A quelle heure, ils se couchent, se lèvent, ce qu’ils font de leurs week-ends, qui ils rencontrent et pourquoi faire. Ils sont hors de notre champ de vue et de contrôle. Ils sont à l’extérieur, au-dehors.

Le dispositif de MÉTABOLE travaille avec cette dimension, ce champ ouvert vers l’extérieur, appelé aussi, mise en situation d’autonomie. Même si par recoupements, petit à petit on découvre la manière dont ils investissent ces différents lieux.

On sait combien à l’adolescence, qui est la période, par excellence, de passage entre deux lieux, celui du monde de l’enfance vers celui des adultes, la rue, l’extérieur est un lieu fascinant et excitant, synonyme d’expériences nouvelles et personnelles. A l’opposé, les cadres, l’espace fermé est vécu comme étouffant et limitant. On « leur prend la tête », comme ils le disent. A l’extérieur, le jeune croit échapper aux injonctions de la réalité et vit dans un univers géré par le principe de plaisir et le groupe des pairs. Il se sent hors du temps qui le contraint, hors un espace restrictif.

A MÉTABOLE ce travail « hors les murs » est pensé dans la perspective que des lieux intérieurs se construisent petit à petit, qu’une différenciation entre intériorité et extériorité se dessine, et que des liens s’opèrent entre les deux.

Mais beaucoup d’adolescents ne sont pas en mesure de se saisir d’emblée de ces différents espaces proposés. Ils n’utilisent pas l’espace de la rue comme on se le représente le plus couramment, c’est-à-dire comme un espace de passage entre deux lieux, voire de transitionnalité.

Dans l’enfance, la rue est un espace de jeu, d’aventure, de rencontres avec les pairs, un premier lieu extérieur au domicile familial. Chez l’enfant, le dehors et le dedans ne sont pas totalement séparés. Dans une certaine continuité, l’un et l’autre se côtoient et s’étaient .

Plus tard à l’adolescence, la rue devient un espace de représentation et de différenciation sociale, de recherche de reconnaissance. Au dehors de la famille, la rue pousse les jeunes à affronter des passages et à prendre des risques.

Mais pour penser la rue comme passage, encore faut-il qu’un espace de sécurité interne soit constitué. Si une confusion existe entre intériorité et extériorité, aucun lien ne s’établit entre les deux et l’adolescent va utiliser l’extérieur comme une scène de l’intime et va y rejouer des scénarios imaginaires sous des modalités plutôt infantiles et y projeter ses angoisses.

La scène de l’intime qui ne peut se dire en mots au cabinet, se dévoile au-dehors. À l’extérieur, l’écoute de l’accompagnateur psychosocial reste psychanalytique. Il s’agit d’entendre les adresses faites à l’autre qui s’expriment dans des conduites ou attitudes sur un mode agi plutôt que pensé.

Pour certains jeunes, l’incapacité à élaborer un entre-deux, peut donner à la rue des aspects de gouffre, de vide, et d’inconnu inquiétant.

Dans cette configuration, comment construire du lien et offrir une écoute à des adolescents aux prises avec une discontinuité d’existence, et dont la construction des espaces n’est pas directement saisissable, mais plutôt à déchiffrer ?

Le premier trimestre de la prise en charge est à ce titre essentiel : c’est l’occasion d’évaluer comment le jeune va circuler dans ces différents espaces, s’y repérer, d’élaborer notre mode d’intervention auprès de lui, et de construire un projet thérapeutique. C’est à l’issue de ces trois mois qu’un projet sera défini entre MÉTABOLE et le jeune et donnera lieu à un contrat signé par les deux parties.

Ces trois premiers mois sont aussi le moment d’instaurer un premier lien en tout premier lieu avec le jeune, mais aussi les différents partenaires sociaux , scolaires ou professionnels impliqués dans la situation.

L’accompagnateur psychosocial se propose donc en quelque sorte de commencer à suivre le jeune. Et parfois suivre un jeune, c’est au sens littéral du mot que cela se passe, c’est-à-dire dans ses déambulations, dehors, hors les cadres proposés. Olivier Douville qui a installé une consultation pour adolescents, au cœur d’une barre de grand ensemble, écrivait dans un article intitulé « Avant le transfert, le contact » : « Aller dehors, c’est commencer à les suivre ». Dans les institutions, on parle d’ailleurs souvent du « suivi » d’un jeune ou des jeunes que l’on suit.

Nora est l’une des plus jeunes adolescentes admises à MÉTABOLE. A son entrée, quelques jours avant Noël 2001, elle a tout juste 16 ans. Nora a toujours vécu dans une cité de banlieue jusqu’à l’âge de 13 ans où elle a été placée dans un nombre important de foyers et familles d’accueil. Tous ont été mis en échec. Nora a même vécu un moment dans la rue, sans dit-elle que cela n’ait inquiété sa mère. Sa scolarité a été chaotique, elle n’a jamais terminé une année scolaire entière dans le même établissement, depuis son entrée au collège.

Le premier jour de son admission, je l’ai accompagnée dans le lieu de son hébergement, une résidence hôtelière dont la construction était à peine terminée.

Ce lieu avait l’avantage de correspondre au très jeune âge de Nora, nécessitant un environnement suffisamment contenant, et d’être à proximité des bureaux de MÉTABOLE et de mon cabinet.

Le premier contact avec un jeune admis à MÉTABOLE s’établit toujours dans ce premier accompagnement. Le « psy » est d’emblée dehors, marchant à ses côtés, pour que le jeune prenne connaissance et possession de son lieu. C’est déjà là créer une situation singulière où le cadre du « psy » n’est pas celui de son cabinet. Le contact commence dans la rue, première scène de rencontre in vivo, où quelques mots et impressions s’échangent.

Nora n’exprima rien de particulier lors de cette première visite. Son visage était fermé, comme ailleurs. Elle semblait méfiante à mon égard et peu encline à l’échange.

Avant de la quitter, nous avons convenu des deux prochains rendez-vous où je la verrais à mon cabinet. Elle n’est jamais venue pas à ces deux rendez-vous, pas plus qu’aux suivants.

Pendant les deux premiers mois de sa prise en charge, je ne l’ai quasiment pas rencontrée à mon cabinet et si elle est venue, c’était toujours avec une demi-heure de retard ou à une autre heure que la sienne. Elle rendait ainsi nos rencontres réduites à très peu de temps. Elle m’a dit, plus tard, qu’en passant dans le quartier elle venait voir si j’étais là.

Si elle ne se rendait pas à mon cabinet, j’entendais pourtant beaucoup parler d’elle. Je recevais notamment des appels téléphoniques la concernant. En lien presque quotidien avec le coordinateur, nous échangions sur Nora, qui faisait parler d’elle, partout où elle passait. Dès les premiers quinze jours, la gérante de la résidence hôtelière se montrait très inquiète, par exemple, des allers et venues dans sa chambre, des bruits nocturnes, de ses activités en général.

Nora n’utilisait pas les cadres proposés et imposait les siens. Pourtant, un lien s’est établi entre nous lorsque j’ai décidé de suivre Nora, sur son terrain, à l’extérieur.

Au moment de son admission, elle formulait une demande de rescolarisation en classe de 3ème. C’est autour de ces démarches que nos rencontres ont eu lieu. Des rendez-vous, à l’extérieur, à mi-chemin entre son lieu et mon cabinet, à Châtelet, à Jaurès et plus préférentiellement dans des MacDonald, lieux bien repérés et identifiables pour elle.

A cette période elle restait peu présente psychiquement, presque somnambule, fatiguée. Il faut dire que son rythme était incompatible avec les démarches envisagées. Elle se levait vers midi, émergeait dans le début de l’après-midi. Elle vivait le soir, la nuit et ne s’endormait pas avant deux heures du matin, jamais sans la télévision allumée. Souvent, je la réveillais pour lui rappeler nos rendez-vous. Alors qu’elle était souvent en retard, je me suis aperçue, que malgré tout, je l’attendais. Elle me téléphonait à mi-parcours pour me dire qu’elle arrivait, maintenant ainsi un contact à distance. En quelque sorte elle m ’apprivoisait et tentait de garder la maîtrise de la rencontre, à bonne distance, ni trop près, ni trop loin. Le plus souvent j’avais la conviction qu’elle viendrait, et qu’il était nécessaire que je sois là, que je puisse l’attendre. Ce qui s’avéra juste.

Un de nos premiers rendez-vous, à l’extérieur, scella sans doute notre relation. Pour constituer son dossier, à déposer au rectorat, elle devait apporter des photos d’identité. Arrivée en retard, elle n’avait ni photos, ni argent sur elle pour en faire faire. A la recherche d’un photomaton, nous avons déambulé ensemble. J’ai payé les photos en lui précisant qu’elle devrait me les rembourser dès que possible.

Cette dette a mon égard, constitua un lien important. De façon récurrente, elle me rappelle qu’elle me doit toujours cet argent. De cette façon, elle maintenait encore le lien. Nous avons ainsi marché côte à côte pendant deux mois. Souvent perdue dans le sens de ses démarches, Nora acceptait pourtant ces balades avec moi. Sans être observée, en toute autonomie, sans crainte d’être trop « intrusée », libre de pouvoir échapper, Nora s’est mise à me parler d’elle, de ses envies, de ses doutes et hésitations. Les scènes de la vie rencontrées au hasard de nos balades donnaient lieu à l’échange et lui fournissaient des supports pour se différencier ou s’identifier.

Dans ce cadre, les représentations se déplient dans les mots, au rythme de la marche. Le mouvement, si cher aux adolescents, rend possible les liens de penser. « On bouge », et on peut penser.

Pour Nora, la reconnaissance des situations impossibles à affronter (comme l’inscription dans un collège, qui ne s’est jamais réalisée) a pu se parler, sans coupure avec le reste de son vécu et du penser.

Depuis, deux années se sont presque écoulées et je continue à « suivre » Nora, mais le plus souvent à mon cabinet où elle se rend régulièrement pour ses deux séances hebdomadaires.

En résumé, lorsqu'une intériorité n’a pu se constituer, l’extériorité n’existe pas non plus. Un passage entre le dehors et le dedans ne peut alors s’établir. Suivre dans leur errance de tels adolescents, demande à l’accompagnateur psychosocial de décentrer sa position et de se constituer ou de se dégager, comme point de repère fixe et fiable, comme un point d’accueil vers lequel l’adolescent va venir nouer un contact. Cette fonction de « holding » ou de « pare-excitation », placerait l’adulte en position de « passeur », en lien à la fois avec le dedans et le dehors.