Le processus d'admission
LE PROCESSUS D’ADMISSION
par Monéra DUBOSCQ
Chef de service, Coordinatrice d’unité
Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003
En quoi le processus d'admission participe-t-il de l'établissement d'une relation, d'un lien naissant, entre l'adolescent et le dispositif ? Comment le processus d'admission peut-il permettre à l'adolescent de construire et de s'approprier une demande ?
Introduction
Nabiha KHELIFI vient de vous parler du traitement préalable de la demande d’admission, moi je vais vous décrire plus précisément le processus d’admission. En qualité de coordinatrice d’unité, j’interviens dans ce processus dès le premier rendez-vous du jeune à MÉTABOLE.
Quelques qualités sont requises pour un bon déroulement des entretiens entre l’adolescent et le coordinateur, et ce, particulièrement lors du premier entretien d’admission. Ces qualités sont à mon sens :
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une écoute attentive,
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un accueil bienveillant et une attitude neutre,
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une capacité d’évaluation à partir d’un simple et unique rendez-vous,
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et un grand travail de lien d’avec le jeune demandeur et d’adresse vers les accompagnateurs psychosociaux.
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une présentation claire du dispositif qui tient compte de la compréhension du jeune.
Une des qualités s’attache à déceler l’état émotionnel du jeune reçu et le type de contact et de relation qu’il établit avec l’adulte afin d’affiner notre évaluation. Il me semble, que la meilleure façon d’expliquer le processus est encore de vous l’illustrer par quelques exemples issus de ma pratique :
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quelques très brefs exemples de processus d’admissions qui ne donneront pas lieu à l’entrée des jeunes dans le dispositif,
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une situation aboutie que je déroulerai du début jusqu’au dernier rendez-vous qui clôture le processus et que nous nommons le 5ème entretien.
Description du processus
Le processus d’admission comporte donc cinq rendez-vous pour le jeune et sept étapes pour nous :
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premièrement le traitement préalable de la demande, effectué par Mme Khelifi.
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deuxièmement le jeune est reçu la première fois, par le coordinateur, et enchaîne avec un deuxième, troisième et quatrième entretiens, avec trois accompagnateurs psychosociaux différents dans leurs cabinets respectifs,
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l’étape suivante est la commission d’admission,
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et enfin la responsable des questions cliniques clôture le processus par un cinquième et dernier entretien.
Le premier entretien est donc mené par un coordinateur d’unité et a lieu dans les bureaux à MÉTABOLE. Lors de cette rencontre, deux objectifs sont visés :
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le premier objectif est l’évaluation de la pertinence du dispositif pour le jeune reçu, au regard de son histoire, de sa situation et son projet. Pour cela, l’adolescent est invité à parler de sa situation, des difficultés rencontrées dans son quotidien et éventuellement de son besoin, voire de ses attentes quant à MÉTABOLE.
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le second objectif est : la présentation au jeune du dispositif, à savoir que le jeune sera suivi par un accompagnateur psychosocial, psychologue de formation. Nous lui expliquons qu’il devra s’y rendre deux fois par semaine au minimum tout au long de sa prise en charge. J’insiste sur le fait, que son accompagnateur traitera tous les aspects de sa vie, et notamment les difficultés personnelles, administratives, sociales, budgétaires ou autre...
Nous lui expliquons qu’il aura régulièrement des rendez-vous avec un coordinateur deux fois par mois pour faire un point sur l’avancée de ses projets, tant professionnels, scolaires, matériels que personnel.
Nous mettons en avant la notion d’engagement respectif, c’est-à-dire que de notre côté, nous nous engageons à lui fournir :
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une aide matérielle comprenant un hébergement individuel et une allocation mensuelle, si la situation le nécessite ;
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et un soutien thérapeutique, social et éducatif.
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Au terme de cet entretien, nous pouvons soit décider de poursuivre le processus si nous sentons qu’un accueil est envisageable soit d’y mettre un terme. Lorsque nous avons un doute quant à la pertinence du dispositif pour un jeune, nous poursuivons le processus.
C’est alors que le travail d’adresse vers les accompagnateurs psychosociaux se poursuit et se concrétise par le fait que nous donnons au jeune un document comprenant trois dates de rendez-vous avec trois accompagnateurs psychosociaux différents. Le jeune est encore plus à ce moment-là sollicité en tant que sujet. Dans le sens où il devra se rendre aux rendez-vous et choisir la personne avec laquelle il souhaite travailler. L’intérêt pour le jeune de rencontrer trois accompagnateurs est, bien entendu, de lui permettre de choisir la personne avec laquelle il sera amené à travailler, l’intérêt pour nous de ces rencontres est la possibilité de recueillir les avis cliniques de trois professionnels différents.
Après que l’adolescent nous ait communiqué son choix, le coordinateur qui l’a reçu présente sa situation en commission d’admission.
Cette commission réunit la directrice pédagogique, qui aura préalablement traité la demande, le coordinateur qui a reçu le jeune, et la responsable des questions cliniques qui sera amenée à le rencontrer, au moment du cinquième et dernier entretien. Les accompagnateurs psychosociaux témoigneront de leurs rencontres avec le jeune à travers un compte-rendu qu’ils nous auront adressé. Enfin, le rapport de situation établi par le service qui nous a adressé le jeune viendra compléter la commission.
Je vais maintenant vous donner quelques exemples de situations pour lesquelles nous n’avons pas répondu favorablement puis dans un deuxième temps vous décrire plus en détail une situation pour laquelle nous serons allés au terme du processus et qui a abouti à une prise en charge :
Exemples de processus d’admission n’ayant pas abouti à une prise en charge :
Prenons l’exemple de Vincent qui, après le premier entretien avec moi, et tandis qu’il est en processus d’admission, fuguera de sa famille d’accueil pour la énième fois. Nous n’aurons plus jamais de ses nouvelles.
Ou celui de Cathy qui est bien allée jusqu’au bout du processus d’admission, mais refuse manifestement un début de dialogue à propos d’un point précis, à savoir celui de sa santé, ceci serait pourtant indispensable de pouvoir l’aborder avec elle puisque nous savons par ailleurs qu’elle interrompt souvent sa tri-thérapie et encourt ainsi des risques physiques importants liés à sa maladie. Dans sa situation un hébergement individuel et une mise en situation d’autonomie nous semblent trop périlleux, c’est pourquoi nous préconisons une orientation vers un lieu plus contenant avec présence quotidienne de professionnels auprès d’elle. Il est important de souligner que nous ne pouvons mettre en œuvre l’accompagnement psychosocial, avec mise en situation d’autonomie, qu’à condition que les jeunes ne mettent pas manifestement leur vie en danger.
Ou encore celui de Missa qui restera mutique, pratiquement à tous les entretiens. Elle ne semble pas en mesure d’entrer dans un dialogue permettant, ne serait-ce qu’à minima, d’établir un début d’échange verbal avec elle. Nous savons qu’elle a subi un grave trauma de guerre, mais le peu d’éléments recueillis au cours du processus d’admission ne nous a pas permis de mieux repérer s’il s’agissait d’une inhibition, d’une problématique dépressive, post-traumatique ou une volonté délibérée de garder le silence. Et si notre processus d’admission n’est pas à proprement parler une question de diagnostic, de toute façon fort difficile à établir chez les adolescents, il n’en reste pas moins vrai que ce type de mutisme important ne permet pas de poser les bases pour un projet d’insertion sociale.
Ou enfin celui de Sonia qui a affirmé explicitement et à plusieurs reprises qu’elle ne souhaitait pas quitter sa famille d’accueil, ni parler de sa vie privée, personnelle et familiale, si bien que tous les entretiens se sont déroulés dans une grande tension. A ce moment-là, elle nous semblait très loin de pouvoir s’investir dans une réflexion subjective ou d’élaboration.
Dans tous ces exemples, nous sommes conscients que la fuite ou le refus de toute parole introspective est sans doute la manifestation de difficultés majeures, il n’en demeure pas moins que nous ne saurions développer auprès de ces jeunes un type de travail psychologique s’ils le refusent avec véhémence. Nous considérons que les jeunes peuvent tout à fait ne pas être en mesure de formuler une demande explicite d’aide, et que nous pouvons travailler pourtant avec eux, mais nous pensons également que le refus et l’opposition au cours du processus d’admission ne permettent pas d’intervenir auprès de ces jeunes-là. Autrement-dit une absence de demande formulée clairement est à distinguer d’un refus du dispositif.
Exemples de processus d’admission ayant abouti à une prise en charge :
Le premier entretien avec Sophia est très riche. Il tournera principalement autour de sa famille et de son problème de boulimie. Elle est en surcharge pondérale (elle pèse plus de 100 kg), difficulté qui a motivé sa demande d’admission chez nous. En fait, elle veut comprendre les raisons qui la poussent à manger de manière de compulsive.
Dès le premier entretien qui se passe avec moi, Sophia se montre d’un abord très jovial. Elle établit d’emblée un contact spontané et chaleureux, presque à l’excès.
Sophia me raconte son histoire de manière passionnée, voire théâtralisée, comme si elle la revivait à ce moment précis : elle a 18 ans, est originaire d’Algérie. Elle est issue du mariage arrangé de ses parents par les grands-parents respectifs. De ce mariage naîtront des triplées dont l’une décède à la naissance. Les fillettes ont 3 ans, lorsque leur mère demande leur placement, en raison de difficultés personnelles qu’elle rencontre alors.
Au cours de l’entretien, Sophia évoquera ça et là, une sœur décédée allant même jusqu’à dire qu’elle continue de vivre à travers elle. Elle parlera également de tout ce qui préoccupe son quotidien, à savoir :
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une mère atteinte d’une grave maladie physique, mais par chance mince, avec laquelle elle entretient une relation fusionnelle,
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une sœur en surpoids, incapable de faire la moindre démarche seule,
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un petit ami qui aime les femmes fortes, mais avec lequel elle entretient des rapports conflictuels,
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un père absent qu’elle ne connaît que depuis un an.
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et enfin sa façon d’appréhender avec violences les relations en général, ce qui invalide toute possibilité d’insertion sociale.
Sollicitée à parler de son projet professionnel, elle répondra qu’elle souhaite être vendeuse en cosmétique, mais que pour cela il lui faudra perdre du poids, car les employeurs n’embauchent que les femmes minces. Elle nous annonce ainsi son impossibilité de mettre actuellement en place la moindre insertion professionnelle.
Elle dira qu’elle vient à MÉTABOLE pour le travail psychologique qu’elle doit réaliser sur elle-même, dans le sens où il lui a été dit que son obésité était d’origine psychologique.
Sophia distingue deux catégories de personnes : les gros et les minces. Comme si les uns ne pouvaient cohabiter avec les autres. En fait, les minces sont les rejetant et les gros les rejetés. Mais ajoutera-t-elle : « vous, vous ne pouvez pas comprendre » me mettant ainsi dans la catégorie des « rejetant ».
Dans la seconde partie de l’entretien, je prends la parole pour décrire le dispositif, répondre à d’éventuelles questions et lui donner les noms des trois accompagnateurs psychosociaux. Elle les rencontrera dans les délais impartis.
Des rendez-vous avec les accompagnateurs psychosociaux, il ressortira que Sophia est une jeune fille en grande souffrance, dont la logorrhée insistante et « prenante » n’aura pas précisément permis de déceler d’éventuels mouvements dépressifs. Elle est cependant, indiscutablement, dans un réel besoin d’un lieu bien à elle, où elle va enfin pouvoir « rechercher une vérité qui semble l’obséder ».
La commission d’admission nous a permis, à partir des rencontres avec tous les intervenants, de mettre en perspective les différents éléments recueillis et de souligner les points suivants :
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Sophia a des problèmes de santé physique du fait de son surpoids,
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elle n’a jamais vécu en autonomie,
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elle présente une souffrance psychique évidente et beaucoup de symptômes qui n’ont pas permis de poser un diagnostic précis, comme c’est d’ailleurs souvent le cas chez les adolescents.
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elle a un projet d’insertion professionnelle incompatible avec son physique,
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elle a eu à plusieurs reprises des passages à l’acte violent,
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elle a des dettes de plusieurs milliers d’euros du fait de fréquents achats compulsifs.
Cependant, malgré ce cumul des difficultés, nous pensons que le dispositif peut permettre à Sophia de se réaliser dans des projets et décidons de l’admettre.
Enfin, au cours du dernier entretien qui clôturera le processus, Sophia laissera apparaître une plus grande vulnérabilité. Malgré ses exagérations insistantes qui peuvent évoquer une forme de superficialité, on peut aisément capter une souffrance, dont elle semble tout ignorer. Elle confirmera le nom du « psy » avec lequel elle a choisi de travailler et accueillera avec enthousiasme notre réponse positive de l’intégrer dans le dispositif.
Aujourd’hui, Sophia qui a bientôt 21 ans doit quitter le service. Elle est accompagnée par MÉTABOLE depuis 2 ans et 1/2. Elle a renoncé à son projet de vendeuse en cosmétique et a été embauchée comme opératrice téléphonique, évitant ainsi le contact direct avec le public. Après une prise de poids importante, et un certain nombre de passages à l’acte, au cours de sa première année de prise en charge, elle a pu trouver une certaine stabilité :
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elle s’est mise à perdre progressivement du poids,
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bien que toujours tendues, ses relations avec sa mère et son ami se sont quelque peu apaisées.
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elle a soldé ses dettes et apprend à gérer un budget,
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et enfin, elle a réussi à décrocher un contrat de travail à durée indéterminée, et est en train de passer son permis de conduire.
À ce jour, il nous reste cinq mois pour l’aider à trouver un studio à son nom. Nous pensons que Sophia est en bonne voie de reconstruction. Gageons qu’elle poursuivra son travail thérapeutique après le terme de sa prise en charge.
Conclusion
Aujourd’hui, nous considérons que ce processus d’admission, très élaboré, perfectionné au fil des années, est un cadre qui ne varie pas quelles que soient les situations. Il nous permet d’emblée de réunir beaucoup d’éléments et laisse une grande place à la parole et au choix du jeune.
Bien que tous les éléments obtenus au cours du traitement préalable de l’admission, soient de plus en plus complets, nous constatons que c’est finalement lors des échanges avec le jeune que nous allons le plus apprendre de ses difficultés et de son histoire. Cela nous permettra d’emblée de repérer les répétitions possibles, et donc là où le jeune aura probablement besoin d’être le plus aidé et soutenu.



