Du dossier à la rencontre
DU DOSSIER À LA RENCONTRE
Évaluation préalable au processus d'admission
par Nabiha KHELIFI
Co-fondatrice et Directrice adjointe de MÉTABOLE
Communication effectuée dans le cadre du colloque
« L’accompagnement psychosocial des adolescents en grande difficulté. Liens, relations, transferts », Paris 2003
Qui formule quelle demande ? Privilégier la demande du jeune exclut-il l'étude préalable d'un dossier d'admission adressé par les services d’orientation & de placement ? Quels critères d'admission pour quel type de dispositif ?
Le processus d’admission dans le dispositif de MÉTABOLE nécessite au préalable l’envoi d’une note de situation adressée par le service demandeur. Il s’agira alors pour nous d’évaluer la pertinence du dispositif au regard de la situation de l’adolescent.
La question qui peut venir immédiatement après serait donc celle de définir un peu plus précisément les indications et par là même les contre-indications à ce type de modalité d’accueil.
Avant de tenter de répondre à ces questions, revenons à notre pratique des admissions en 1994, c’est-à-dire au moment de la création de MÉTABOLE.
A la lecture de notre projet de service qui n’a pas varié sur ce point, on peut constater que nous nous adressons à « des adolescents dont les difficultés plurielles ne leur permettent pas de trouver leur place au sein des établissements et des services pourtant destinés à les accueillir. »
On pourrait presque entendre dans ce propos qu’il est question pour nous d’offrir un lieu à tous ceux qui ne trouvent plus de lieu, qui sont en quelque sorte « hors lieu ».
Ainsi, dans un premier temps, qui va tout de même durer près de six ans, nous recevions en entretien tout les adolescents qui nous sollicitaient. A cette époque, envisager les demandes d’admission sous l’angle d’un écrit nous semblait restrictif avec le risque supposé ou craint par nous de figer la dynamique propre à chaque sujet. Le préalable à cette rencontre consistait donc essentiellement en un échange téléphonique avec un professionnel de l'ASE et la seule condition émise était que le jeune prenne lui-même son rendez-vous avec MÉTABOLE.
On peut se dire aujourd'hui que les critères d'admissions étaient somme toute plutôt minces, avec finalement l'idée, l’utopie même pourrions-nous dire aujourd’hui que seule la rencontre avec le sujet nous permettrait d'évaluer l'adéquation du dispositif à sa situation.
En somme, l’objectif consistait à favoriser le lien par la rencontre, nous avions par là même emprunté le modèle d’un premier entretien au cabinet du psychologue qui seul permet l’engagement dans un travail.
Ainsi, l'investissement de ce temps fut dès lors fondamental. Il s'agissait au cours d’un entretien d’une heure ou deux de déceler le possible d'un lien entre ce jeune ado et le dispositif.
Il est d’ailleurs surprenant de constater à quel point les jeunes que nous recevons peuvent se livrer lors de ce premier entretien avec une importante intimité, faisant part de leur histoire de vie avec peu de retenue, ce qui ne signifie pas sans pudeur.
Finalement, on peut se dire que c'est tout d'abord l'inscription d'une rencontre à MÉTABOLE qui favorisait ultérieurement la rencontre avec un psy pour des ados qui jusque-là s’y refusaient. On peut considérer que l'on faisait office de « passeur » vers un autre, en l’occurrence le psychologue.
Une phrase me revient, prononcée comme un leitmotiv par bons nombres de jeunes « parler avec un psy, ça ne sert à rien, mais je veux bien essayer ».
Dès lors, si nous-mêmes étions prêts à essayer, il n’existait pas d’autres conditions à l’accueil.
Nous étions pétris de bonnes intentions et comme nous le savons tous, « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Ce sont donc les jeunes qui nous ont enseigné à expérimenter les limites de notre intervention. De fait, nous avons pu repérer que cet espace de liberté et d’indépendance proposé par MÉTABOLE dans le cadre d’une mise en situation d’autonomie, pouvait aussi favoriser un espace d’errance réelle et/ou psychique pour des sujets dont la structure était déjà fortement fragilisée.
Les modalités de l’admission à MÉTABOLE ont depuis lors considérablement évolué du fait de plusieurs éléments. Celui, bien entendu, que nous venons d’évoquer, mais au fil des années, nous avons également pris la mesure d'un changement conséquent de la population qui nous est adressée. Certains rendez-vous d’admission ont pu relever de situation kafkaïenne notamment avec des jeunes sortant de l'hôpital psychiatrique pour le temps du RDV, titubant sous l’effet des médicaments et dans l’impossibilité d’échanger avec nous , tout cela sans que nous ayons été préalablement informés de ces données.
Ce type de situations était suffisamment fréquent pour que cela nous contraigne à faire un constat : celui, d'une part, de vérifier l'évolution des problématiques psychiques sur la scène sociale et, d’autre part, de réaliser que nos partenaires dans une grande majorité nous repéraient comme un lieu de soins psychologiques pour ne pas dire quelquefois psychiatriques.
Cette dimension, par ailleurs assez juste, ne doit pas pour autant occulter un élément fondamental, à savoir que cette intervention est réalisée en ambulatoire, c’est-à-dire hors les murs, les ados étant tous hébergés individuellement à l’extérieur de l’institution.
De fait, nous ne pouvons que noter le paradoxe existant dans ce projet singulier. A savoir, cette proposition d’une mise en situation d’autonomie faite à des adolescents qui jusque-là se sont révélés pour la majorité dans l’incapacité à y faire face.
Précisons que nous entendons par autonomie « la capacité de se gouverner par ses propres règles ». Il apparaît donc que nous pratiquons à MÉTABOLE, un renversement total de situation. Je m’explique : en règle générale, que ce soit au sein d’une famille ou dans les diverses institutions sociales, l’hébergement individuel est destiné le plus souvent à un jeune majeur qui a fait preuve de maturité et sut démontrer certaines capacités d’autonomie.
Or, on ne peut pas vraiment dire que les jeunes que nous accueillons soient dans ce cas. En effet, les jeunes ados admis dans notre dispositif ne sont pas ceux qui peuvent vivre seuls, mais surtout et avant tout, ceux qui ne peuvent pas vivre avec les autres. Le paradoxe, c’est que pour devenir réellement autonome, il faut nécessairement accepter de se nourrir d’échanges avec les autres donc entretenir les liens.
La lecture du dossier et les échanges avec nos partenaires sociaux doivent nous aider à évaluer la capacité du jeune à maintenir un lien donc à prendre à minima soin de lui ou tout du moins à nous laisser l’accompagner dans ce sens.
Comme vous le savez tous, les conduites à risque sont fréquentes et entreprendre le catalogue des symptômes ne servirait à rien. Ce qu’il s’agit avant tout d’évaluer, c’est la manière dont ce sujet va se situer face aux évènements souvent traumatiques de son histoire.
Le préalable n’est pas seulement de savoir s’il a besoin d’un suivi, car de cela nous sommes souvent tous convaincus, mais de savoir s’il est dans quelque chose qui fait difficulté pour lui. Le plus souvent, nous avons à faire à travers la demande d’admission à la détresse du jeune mise en mots par le travailleur social, mais aussi à la détresse des équipes éducatives qui ne savent plus vers quelles institutions se tourner. Certains professionnels reconnaissent parfois qu’au regard de la situation du jeune, MÉTABOLE n’est pas toujours la bonne adresse dans le sens où un lieu plus contenant avec des adultes présents au quotidien serait nécessaire. Au fond nos partenaires ne sont pas dupes et cette orientation vers MÉTABOLE est quelquefois à entendre dans le cadre d’un paysage social en pleine déconfiture face à des ados qui souffrent de troubles qui ne trouvent pas toujours « preneurs ». MÉTABOLE est alors à entendre comme une dernière chance, une ultime solution avant de s’avouer vaincu.
Revenons enfin à la question complexe des indications et contre-indications à ce type d’accueil. En tout état de cause, cette question ne peut se résumer à un catalogue de symptômes cliniques, car il s’agit plutôt de penser certains éléments en lien les uns avec les autres.
Je vais tenter d’expliciter mon point de vue plus précisément. Il est en fait question de déceler une potentialité chez l’adolescent qui nous est adressé de ce qui pourrait pour lui faire office de point de repère, mieux encore, de point d’appui. Ce peut être une formation scolaire ou professionnelle ou encore un lien amical ou familial, un projet qui lui tient à cœur. En un mot, tout ce qui fait appel à un autre même si cet investissement nous semble ténu. C’est, au fond, l’exigence d’une inscription sur l’extérieur.
Un indicateur important consiste également à repérer si un jeune en difficulté est en mesure de faire appel à un adulte, notamment en cas de danger. Si tel n’est pas le cas, nous ne pouvons que les accompagner vers un nouvel échec qui pour le coup, est alors vécu par eux comme un échec cuisant, car MÉTABOLE leur est le plus souvent présenté comme une ultime chance de s’en sortir. Ils se sentent alors responsables de cet échec, car ils n’ont même plus le prétexte de pouvoir attribuer aux autres leur impossibilité à exister.
Il me semble important de continuer cet exposé par quelques éléments liés à la mise en situation d’autonomie et plus particulièrement aux modalités d’hébergement. Il est utile de se rappeler que ce projet s’adressait à de jeunes majeurs et non à des mineurs de 16 à 17 ans, si ce n’est de manière tout à fait exceptionnelle. Cette précision est nécessaire, car cette mise en situation d’autonomie prenait particulièrement sens pour des jeunes adultes.
Or, aujourd’hui près de 50% des jeunes admis à MÉTABOLE sont mineurs à leur arrivée et relèvent de difficultés psychologiques de plus en plus massives. Pour un grand nombre de ces mineurs, il nous paraît inconsidéré de proposer un hébergement en hôtel. Il paraît nécessaire, au moins dans un premier temps, de proposer un hébergement individuel qui s’accompagne d’une présence.
Longtemps, nous avons fait appel au parc hôtelier parisien. En effet, un hôtel, c’est une présence en journée et un veilleur la nuit. Or, aujourd’hui cette offre hôtelière ne nous est plus accessible : soit, il s’agit d’établissements d’une grande précarité, soit les tarifs ont quasiment doublé, ce qui n’est malheureusement pas le cas de notre prix de journée.
Ainsi, nous avons été amenés à prendre certaines dispositions et nous nous sommes tournés vers d’autres modalités d’hébergements, notamment les Foyers de jeunes travailleurs (FJT). Il s’agit tout à la fois de se tourner vers une modalité d’hébergement qui favorise le lien aux autres tout en permettant un espace d’indépendance non négligeable. Dans certaines situations, l’hébergement en FJT se doit d’être considéré comme une étape, un passage nécessaire avant l’accession à un mode d’hébergement plus individualisé, type résidence ou studio.
Il s’agit par là d’établir un espace de transition, un accès a une semi-autonomie et d’apprécier au fil de la prise en charge de l’adolescent le bon moment vers un processus d’autonomie. Ce mode d’hébergement plus contenant nous permet également d’envisager certaines demandes d’admission de manière plus sereine.
En conclusion, j’espère que vous n’avez pas entendu cet exposé comme un réquisitoire contre une adresse vers métabole, mais comme une vigilance pour nous tous à ne pas placer certains adolescents dans des situations impossibles à tenir pour eux. Les demandes d’admission vers notre structure sont par ailleurs en nombres croissants, témoignage de votre confiance dont nous vous remercions tous vivement.



